Il y a vingt ans, c’était encore une vaste plaine industrielle désaffectée et sinistrée après la départ des dernières aciéries vers la Chine. Aujourd’hui, c’est devenu le symbole de la renaissance de Dortmund, l’endroit le plus chic de la ville, à tel point que la plupart des joueurs du Borussia y vivent : Phoenix See.

Le phénix, c’est cet oiseau de la mythologie grecque et persane au pelage or et pourpre. S’il symbolise à merveille la ville de Dortmund et son club de football, plus que pour sa couleur partiellement or, c’est d’abord par la capacité qu’on lui prêt à toujours renaître de ses cendres. Or, la spécificité et la fierté de Dortmund, c’est bien sa capacité à se relever après les épreuves et à renaître de ses cendres. Au propre comme au figuré. Au propre, car l’ancien village médiéval est devenu résidence impériale après avoir brûlé et la ville s’est relevée après avoir été presque entièrement détruite pendant la deuxième guerre mondiale. Au figuré, car Dortmund a su se redresser après avoir été durement frappée par la crise du charbon et de l’acier pour devenir une cité résolument tournée vers l’avenir et la société de services.

Le BVB est à l’image de la ville où il est né : plusieurs fois, au moins trois, le club a failli être rayé purement et simplement de la carte par les affres de la faillite. Le Ballspielverein a également connu le purgatoire de la deuxième division, a évité plusieurs relégations de justesse et a traversé des périodes sombres. Pourtant, à chaque fois, il a su revenir au sommet ensuite. Celui qui n’a pas intégré cette mentalité ne comprendra jamais rien au Borussia.

A Dortmund, l’échec n’est pas honteux ; ce qui est honteux c’est de pleurnicher, renoncer et tomber dans les règlements de comptes après l’échec. L’échec devient même un motif de fierté, pourvu qu’on soit capable de se relever avec bravoure et unité par la suite. Tel le phénix. Ce n’est donc pas complètement un hasard si deux des principaux symboles de la ville se nomment Phoenix See et Phoenix West.

Hörde

Phoenix See et Phoenix West se trouvent à Hörde. Il s’agit de l’un de ces quartiers extérieurs de Dortmund, au-delà de l’Innenstadt, qui sont en fait de vraies petites villes à eux tous seuls avec leur propre centre, leur gare, leur marché, leurs églises, leurs commerces…

Hörde se trouve au sud-est de la ville, pas très loin du stade, juste au sud du Westfalenpark qui fait face au Westfalenstadion à l’est. Si tu arrives en ville par la sortie d’autoroute Dortmund-Süd, tu empruntes la B54 et, en regardant sur ta droite, tu apercevras le silo verdâtre Hoesch et la vieille aciérie de Phoenix West puis, juste après, sur ta gauche, les structures arachnéennes jaunes du Westfalenstadion.

Hörde est donc une petite bourgade assez sympathique, avec des rues pavées qui serpentent entre des maisons à colombage, deux églises, un château au style rococo, un marché etc…

Les anciens fans du BVB connaissent Hörde car c’est là que se trouvait le Megastore du club, la caverne d’Ali Baba du supporter, malheureusement jamais remplacée après sa fermeture lors de l’ouverture du Fanwelt en 2015. Mais si aujourd’hui on parle de la ville nouvelle d’Hörde, c’est qu’elle a connu une mutation spectaculaire il y a une dizaine d’années qui en a fait l’un des endroits les plus chics, sinon le plus chic, de Dortmund.

Hermannshütte

Mais prenons l’histoire par le commencement : Hörde n’était qu’une petite bourgade tranquille au sud de Dortmund jusqu’en 1840, année où Hermann Didrich Piepenstock, un fabricant d’épingles d’Iserlohn, acheta la plaine entourant le château d’Hörde pour y construire une usine sidérurgique. Rapidement, l’usine devint un important producteur de rails de chemin de fer. C’était Hermannshütte. En 1852, une nouvelle société fut créée à côté de celle de Piepenstock : la Hörder Bergwerks– und Hütten- Verein, une société d’industrie minière et sidérurgique. C’est à cette époque que fut construit sur le site le premier haut-fourneau. En 1870, le site produisait déjà 58’000 tonnes d’acier par année et il n’a cessé de prendre de l’ampleur.

Le château d’Hörde

Phoenix-West et Phoenix-Ost

Le site n’a cessé de prendre de l’ampleur. En 1896-1897, la Hörder Bergwerks– und Hütten- Verein s’est associée avec le géant Hoesch, dont le complexe industriel de Westfalenhütte, au nord de la ville, est à l’origine de la création du BVB, pour acheter ses propres mines et ainsi produire elle-même le minerai pour ses aciéries. Au début du XXème siècle, plus de 6000 ouvriers y étaient employés et plus de 500’000 tonnes de fonte sortaient des quelques sept hauts-fourneaux (à son apogée) du complexe de Phoenix. Une véritable ville dans la ville et de nombreux joueurs du BVB en furent issus, à l’instar du légendaire Aki Schmidt, fils d’un ouvrier de Phoenix. Le site était décomposé en deux parties, Phoenix-West et Phoenix-Ost. Phoenix-West abritait les hauts fourneaux et les cokeries, Phoenix-Ost les aciéries et les laminoirs qui transformaient l’acier issu des haut-fourneaux en produits commercialisables. Le site était tellement vaste qu’il possédait sa propre ligne de chemin de fer et était considéré comme le plus performant d’Europe. Remodelée, comme la plupart des industries allemandes, après la chute du troisième Reich, la société fut absorbée par Hoesch en 1966. Mais, comme partout en Europe, l’acier était sur le déclin : de cinq après la guerre le nombre de haut-fourneaux est passé à trois dans les années 1980. Par ailleurs, la société Hoesch a été l’objet d’une OPA hostile en 1992 de la société Krupp AG et la fusion entre Krupp et Thyssen en 1999 pour former le géant Thyssenkrupp, à Duisburg plutôt qu’à Dortmund, a scellé le sort de Phoenix. La fermeture du dernier haut-fourneau de Phoenix-West en 1998 a sonné le glas du site, la société jugeant plus rentable de produire l’acier en Chine. Ce complexe, qui fit jadis la gloire de la ville, aurait donc pu devenir l’une de ses friches industrielles sinistrées et plus ou moins abandonnées comme on en croise encore quelques-unes dans le Ruhrpott.

Phoenix-Ost en 2001, avec en bas le château d’Hörde

Le phénix

Mais Dortmund avait d’autres projets concernant le site. Phoenix-West a conservé sa vocation industrielle dans un but de mémoire et de sauvegarde de l’Industriekultur. Aujourd’hui, le dernier haut fourneau et le silo Hoesch, devenu l’un des emblèmes de la ville, se visitent, avec notamment la Skywalk, la passerelle aérienne, attraction tellement réputée qu’il faut s’y prendre à l’avance et réserver pour l’emprunter. Le maillot extérieur 2019-2020 du Borussia a d’ailleurs été conçu pour rappeler les aciéries qui firent la gloire de la ville et le clip de présentation de l’Auswärtstrikot a été tourné à Phoenix-West, avec Marco Reus, Axel Witsel et compagnie s’affichant devant les haut-fourneaux. Le reste de l’ancien Phoenix-West est devenu un parc technologique sur 115 hectares et un parc naturel sur 60 hectares. Mais je te présenterai Phoenix-West quand j’aurai eu le temps de le visiter.

Le silo Hoesch, le haut-fourneau de Phoenix-West et, entre les deux églises, le Westfalenstadion.

C’est l’ex-Phoenix-Ost l’objet de l’article du jour. En 1999, la ville de Dortmund décide d’acquérir 98 hectares, pour la modique somme de 15 millions d’euros, via une société-fille, auprès de Thyssenkrup. A Hörde, nous sommes au sud de Dortmund et c’est là que se trouvent les quartiers résidentiels les plus huppés de la ville. L’idée était donc d’implanter des bureaux et de l’immobilier haut de gamme afin de définitivement assurer la transition entre le passé industriel de la ville et un avenir tourné vers les services en attirant des nouvelles sociétés, avec la possibilité d’offrir des logements de standing à leurs cadres. Mais comment créer des logements de luxe sur une morne friche industrielle ? Tout simplement en créant un lac de toutes pièces !

Phoenix-Ost, devenu Phoenix See, en 2019, avec la Florianturm en arrière-plan

Ainsi donc est né le concept de Phoenix See qui s’inscrivait dans le cadre de la renaturation de la rivière Emscher. Il a d’abord fallu assainir le site. J’ai eu l’occasion de passer dans le coin en 2006, pendant la Coupe du Monde, ce n’était encore qu’une vaste plaine de terre jonchée de gravats et parsemée d’usines abandonnées ou en démolition. Mais, à l’automne 2006, les travaux d’excavation ont débuté et le 1er octobre 2010, le lac de Phoenix See a pu accueillir ses premiers flots avant d’être inauguré en mai 2011.

Le château aujourd’hui

Phoenix See

Le lac mesure 1,2 kilomètre de longueur sur une largeur maximale de 320 mètres pour une profondeur de 2,5 mètres. Soit environ 600’000 m³ d’eau. Une promenade permet de faire le tour du lac, soit environ 3,2 km. L’emblème de Phoenix See, c’est le Thomas-Konverter, située sur la promenade, dans un avancement au milieu de l’eau. Il s’agit du gigantesque « tonneau » qui permettait l’affinage de la fonte brute et qui veille sur le lac pour rappeler le passé industriel du site.

Mais c’est à peu près tout ce qu’il reste des aciéries qui régnaient sur l’endroit il y a moins de 20 ans ! A l’extrémité ouest du lac, se trouve le château d’Hörde. Puis des immeubles de bureaux avec des restaurants plutôt chics au rez-de-chaussée entourent la marina et ses bateaux.

Car le lac est avant tout dévolu aux sports nautiques : voile, aviron, paddle etc. En revanche, la baignade n’est pas autorisée, on parle tout de même d’un lac artificiel creusé dans ce qui fut l’un des sites les plus industrialisés d’Europe. L’extrémité est accueille une réserve naturelle où canards, oiseaux, poules d’eaux et compagnie s’égaient au milieu des roseaux.

Enfin, une colline se dresse tout au bout du lac, offrant une vue imprenable sur les symboles de la ville que sont l’aciérie de Phoenix-West et son silo Hoesch, les deux églises d’Hörde, le Westfalenstadion et la Florianturm au milieu du Westfalenpark.

Les deux rives nord et sud du lac sont formées de coteaux qui se remplissent de lofts, appartements en terrasse et villas aux allures de village de vacances. Et ça n’a en finit pas de construire : partout des grues et des chantiers sont en train d’envahir le moindre mètre carré de coteaux et d’y ériger de nouveaux logements.

La hype

Car la restructuration a réussi au-delà des espérances. Les sociétés technologiques ont envahi Phoenix-West et les cadres se sont rués sur les lofts avec vue sur le lac de Phoenix See. Les prix de l’immobilier ont pris l’ascenseur, bien plus que nulle part ailleurs à Dortmund. La ville a bien essayé de maintenir un pourcentage de logements sociaux mais Phoenix See est devenu le quartier chic de Dortmund.

C’est d’ailleurs là que résident de nombreux joueurs du BVB. Marco Reus y habitait mais il y avait tellement de fans qui venaient se balader autour de Phoneix See dans l’espoir d’y croiser des joueurs qu’il a préféré émigrer de quelques centaines de mètre dans une villa d’un quartier résidentiel plus discret. Mais il suffit de rentrer dans l’un ou l’autre des restaurants de la marina et d’observer le nombre de maillots dédicacés affichés sur les murs pour constater que c’est bien dans le coin que nos Jungs ont leurs habitudes.

Un symbole

L’endroit est assez agréable. En dégustant une glace sur l’une des terrasses de la marina, on pourrait presque se croire sur les bords de la Méditerranée et non en plein cœur du Ruhrpott.

Néanmoins, le site conserve un côté un peu froid, avec ses chemins bien ordonnés en béton pour cyclistes et joggers, ses immeubles de bureaux modernes en verre, ses cadres pressés en costumes trois-pièces qui filent manger des sushis ou un hamburger avant de retourner au bureau, ses restaurants un peu guindés… Nous sommes assez loin de l’effervescence populaire de l’Innenstadt-Nord ou du Kreuzviertel. Cela reste néanmoins l’un des symboles et des emblèmes de Dortmund, une ville qui a su tourner la page, sans le renier, de son passé industriel et se projeter avec élan vers le XXIème siècle.


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