Le Borussia Dortmund joue désormais au sud de la ville, au Westfalenstadion. Mais c’est bien dans l’Innenstadt Nord que le club a ses racines. Visite guidée des lieux mémoriels du BVB, endroits de pèlerinage pour tout fan qui se respecte.

A la base, pour les 110 ans de notre club favori, je voulais te conter la folle aventure et ces huit années de gestation qui ont finalement conduit à la création du Borussia Dortmund, un peu par hasard, le quatrième dimanche de l’Avent, le 19 décembre 1909. Mais avec l’enchaînement des matchs, le temps m’a manqué et j’ai dû remettre le projet à des jours meilleurs, je te raconterai l’épopée de Franz Jacobi et de ses Kumpel une autre fois. En attendant, histoire de marquer le coup et de situer un peu le décor, je te propose une petite visite du quartier dans lequel le BVB est né et où il conserve encore ses racines, même s’il a été contraint de migrer à l’autre extrémité de la ville.

Un peu de géographie

On commence par un peu de géographie. A Dortmund, la plupart des visiteurs de passage connaissent le Zentrum ou la City. Il s’agit de la zone ovale au centre de la ville délimitée par la Bundestraße 54, sorte de périphérique intérieure à quatre pistes qui fait le tour du centre-ville en divers tronçons, Ostwall, Hoher Wall, Südwall, Schwanenwall, Burgswall et Königswall.

C’est une zone essentiellement commerciale, avec magasins, restaurants, bureaux, en grande partie constituée de zones piétonnes. C’est dans le Zentrum que se trouvent les places et monuments les plus célèbres de la ville : Hansaplatz, Friedensplatz, Alter Markt, Reinoldikirche, Opera, Konzerthaus, Thier Galerie, Kampstraße, Platz von Leeds, Rathaus, Stadtgarten…

Aux extrémités du Zentrum, on trouve le Dortmunder U à l’ouest, la gare centrale et le musée du football allemand au nord et l’hôtel de ville au sud. Autour de ce Zentrum, il y a l’Innenstadt, soit les quartiers d’habitation populaires situés à proximité immédiate du centre. L’Innenstadt se décompose en trois cercles : l’Innenstadt-Nord, l’Innenstadt-Ost et l’Innenstadt-West, la partie sud étant répartie entre l’Innenstadt-Nord et l’Innenstadt-West. L’Innenstadt-West, c’est en gros le quartier qui se situe derrière le Dortmunder-U, autour du Westpark, y compris vers le sud le célèbre quartier de Kreuzviertel et ses nombreux bars et restaurants jusqu’au Westfalenstadion.

L’Innenstadt-Ost recouvre essentiellement le quartier de Körne mais elle s’étend au sud jusqu’à la Westfalendamm et la Rheinlanddamm, là où se trouve le siège du BVB, et au Westfalenpark. Mais l’Innenstadt, cela représente au total moins de 200’000 habitants, alors que la ville en compte au total environ 550’000. Le reste de la population vit dans les quartiers extérieurs d’une métropole très étendue : Applerbeck, Brackel, Mengede, Eving, Hörde, Lütgendortmund, Marten, Hombruch, Huckarde, Scharnhorst, des quartiers qui constituent chacun une véritable petite ville à eux tous seuls, parfois distants d’une bonne demi-heure de transport public du centre.

Innenstadt-Nord

Mais aujourd’hui, c’est l’Innenstadt-Nord qui nous intéresse. Le quartier a un peu une sale réputation. Il est vrai que c’est un quartier très populaire, avec une forte immigration (55% de la population d’origine étrangère contre 18% pour le reste de Dortmund), à l’époque des aciéries polonaise, aujourd’hui plutôt turque ou balkanique. On y croise beaucoup de femmes voilées, si tu rentres dans certains bars tu n’entendras pas beaucoup parler allemand et certains commerces évoquent davantage Istanbul que le Ruhrpott. Accessoirement, si tu arrives dans l’Innenstadt-Nord depuis la gare, tu vas commencer par tomber sur la Linienstraße, la rue un peu glauque des prostituées. Plus loin, on y croise pas mal de migrants, marginaux ou junkies mais globalement ils sont plutôt inoffensifs. En tous les cas, j’y réside tous les week-ends de match depuis trois ans et je n’y ai jamais rencontré le moindre problème, cette réputation peu flatteuse n’est pas complètement méritée ; au contraire, c’est un endroit très vivant et animé, ça me plaît et pas seulement parce que c’est là que le BVB a ses racines.

L’Innenstadt-Nord, c’est le quartier d’environ 60’000 habitants qui est délimité par la gare au sud, le port à l’ouest, le parc domanial de Fredenbaum et le Nordmarkt au nord et l’ancien complexe sidérurgique de Westfalenhütte, aujourd’hui vaste friche industrielle et zone d’entrepôts, à l’est. Car la ville intérieure nord s’est constituée autour de deux pôles économiques majeurs : le complexe des aciéries Hoesch de Westfalenhütte à l’est et le port, Hafen, inauguré en 1899 par le Kaiser Guillaume II et situé sur le Dortmund-Ems-Kanal, à l’ouest. L’Innenstadt-Nord se trouve en dehors des portes historiques de la ville. Mais quand la révolution industrielle est arrivée d’Angleterre en Allemagne, la Ruhr a connu un développement considérable : c’est en effet là que se trouvaient les gisements de charbon dont l’industrie – et en particulier les aciéries – avait besoin pour alimenter ses haut-fourneaux.

C’est ainsi que Leopold Hoesch a créé le complexe de Westfalenhütte en 1871 pour y implanter ses aciéries, lesquels employèrent jusqu’à 25’000 ouvrier. Il fallait loger tous ses travailleurs et de préférence à proximité des usines. C’est ainsi qu’est née la Borsigplatz, à la base un simple carrefour campagnard pour les paysans qui amenaient leurs produits au marché mais devenue au XIXème siècle le cœur du quartier d’habitation des ouvriers des mines et aciéries Hoesch. Wir sind aus Kohl und Stahl, nous venons du charbon et de l’acier, comme l’a rappelé le maillot spécial porté pour les 110 ans du club contre le Fortuna Düsseldorf, ce n’est pas juste un slogan, c’est bien une réalité.

Borsigplatz

La Borsigplatz est l’un des trois arrondissements, avec Hafen et Nordmarkt, de l’Innenstadt-Nord. Elle a été ainsi nommée en l’honneur d’Albert Borsig, un industriel berlinois qui a fondé en 1872 à proximité de la place la Maschinenfabrik Deutschland, qui s’étendait entre la Borsigstraße et la Bornstraße.

En soi, la Borsigplatz n’a rien de très spectaculaire : c’est avant tout un grand giratoire avec une surface boisée et des arbres au centre, permettant de ventiler la circulation entre l’Oesterholzstraße en provenance du centre-ville, la Borsigstraße qui permet, via l’interminable Malinckrodstraße, de rejoindre l’ouest, et la Brackelerstraße en direction de l’est.

 

Mais, quel que soit le côté par lequel tu arrives, les abords de la place sont ornés de drapeau du BVB le long des rues. Car notre Borussia Dortmund est un club de la Borsigplatz. Am Borsiplatz geboren, selon la chanson, né à la Borsigplatz.

Officiellement, BVB signifie Ballspielverein Borussia mais beaucoup de fans considèrent qu’il s’agit en fait de Borussen vom Borsigplatz. Car le Borussia n’a pas été fondé pour devenir un grand club du football mondial ni même le premier club de la ville : c’était juste une équipe de potes ouvriers des aciéries Hoesch qui voulaient taper dans le ballon entre copains avec leur propre équipe.

Et la Borsigplatz était le centre névralgique de cette communauté ouvrière, dans l’ombre des gigantesques usines de Westfalenhütte. Si le club a depuis émigré au sud de la ville, nous verrons plus tard pourquoi, la Borsigplatz est restée la place mythique du club et c’est là que se fêtent toutes les grandes victoires, là où démarre l’Autokorso lors des Meisterfeier.

Alors la place devient vite trop exigüe pour accueillir tous les fans qui souhaitent célébrer là où tout a commencé.

Zum Wildschütz

Pourtant, même si dans l’inconscient collectif, le BVB est né à la Borsigplatz, tu peux faire 200 fois le tour de la place, tu ne trouveras pas trace du lieu où a été fondé le club. Pour cela, il faut parcourir environ 100 mètres, le long de l’Oesterholzstraße, en direction du nord. Là, au numéro 60, se trouve un bar à frites nommés Pommes Rot-Weiss. C’est ici que se trouvait le Kneipe Zum Wildschütz, le lieu où a été fondé le club. C’était le bar préféré des jeunes ouvriers des aciéries Hoesch et en particulier de Franz Jacobi, notre principal membre fondateur et premier président emblématique, qui courtisait et finira par épouse la fille du patron, Heinrich Trott.

Il n’y a rien de très spectaculaire : une plaque au mur pour rappeler que c’est là qu’a été fondé le Borussia Dortmund et une étoile du Walk of Fame. Le Walk of Fame, c’est ce parcours de 100 étoiles, désormais 110, inauguré en 2009 pour les 100 ans du club, d’environ 6 kilomètres qui relie l’Innenstadt-Nord, où le club a été fondé, au Westfalenstadion, où il a désormais ses quartiers. Chacune des étoiles symbolisent un événement, un lieu, un personnage marquant de l’Histoire du Borussia Dortmund. L’étoile n°100 se trouve devant la Südtribüne et, depuis 2009, on rajoute chaque année une étoile aux environs du stade. Devant le Wildschütz, se trouve l’étoile n°2, pour marquer la création du club. Mais l’histoire avait véritablement débuté huit ans plus tôt…

Dreifaltigkeitskirche

Pour trouver l’étoile numéro 1, il faut faire le tour du pâté de maison, via la Dürenerstraße et la Flurstraße jusqu’à la Dreifaltigkeitskirche, l’Eglise de la Sainte-Trinité. Cette église a été érigée par les aciéries Hoesch en 1900 pour ses nombreux travailleurs immigrés originaires de Pologne, Silésie ou Prusse Orientale.

En novembre 1901, l’église fondait la Jünglingssodalität der Dreifaltigkeitsgemeinde. C’était une association de jeunesse dont l’objectif était de concilier sport et religion pour les jeunes ouvriers.

Les deux sports pratiqués étaient la gymnastique et l’athlétisme. Tous les membres fondateurs du BVB étaient membres de la Jünglingssodalität. Et ils adoraient jouer au football.

Ils ont donc voulu créer un club de football au sein de la Jünglingsodalität, histoire de profiter de la structure. Mais ils ont rencontré un adversaire de taille : le Kaplan Hubert Dewald. C’était l’aumônier responsable de la Jünglingsodalität et il n’aimait pas le football, qu’il considérait comme un sport dangereux et brutal venu d’Angleterre.

Il était donc fermement opposé à créer un club de football au sein de son organisation, au détriment des sports nobles que sont la gymnastique et l’athlétisme.

Vierte Adventssonntag

Nous revenons au Kneipe Wildschütz. Le Vierte Adventssonntag, le quatrième dimanche de l’Avent 1909, le 19 décembre. L’ambiance est maussade : le matin, lors de la messe, le Kaplan Dewald pensait avoir trouvé la solution pour empêcher ses ouailles de pratiquer le football : obliger tous les membres de la sodalité à assister à la messe du dimanche après-midi. Dès lors, plus de temps à consacrer à ce sport de sauvage qu’est le football. Les bières s’enchaînent et le rêve de créer de club de football semble plus éloigné que jamais. C’est alors que le dénommé Reinhold Richter a une idée. C’était l’un des potes de la Borsigplatz mais lui avait décidé de ne pas passer sa vie dans les aciéries de Westfalenhütte mais de parcourir le vaste monde comme garçon d’hôtel.

Il a profité d’un congé de Noël pour retrouver ses potes de la Borsigplatz et il lance cette idée un peu folle : puisque le Kaplan Dewald ne veut pas du football dans son organisation, pourquoi ne pas créer notre propre structure ? L’idée fait son chemin, les bières s’enchaînent mais tous ne sont pas convaincus : ils étaient une cinquantaine en début d’après-midi au Wildschütz mais certains, effrayés par tant d’audace, quitteront le bar. Ils ne seront finalement plus que dix-huit pour fonder le club. Avec les départs, la nouvelle qu’une sécession est en cours au Wildschütz fait rapidement le tour de la Borsigplatz et le Kaplan Dewald vient tenter de raisonner ses ouailles. Mais, d’après la légende, il est violemment repoussé en bas de l’escalier (la réunion se tenait dans la salle située au premier étage) par Franz Jacobi, le plus motivé des rebelles. Le club était né.

Borussia-Brauerei

Quelques bières plus tard, quelqu’un pose cette question incongrue : on va l’appeler comment notre club ? Personne n’y avait songé jusque-là. Au mur du Wildschütz se trouvait une affiche de la Borussia-Brauerei. Il s’agissait d’une bière d’ouvriers et de mineurs fondée en 1885, qui se trouvait également dans l’Innenstadt-Nord, à la Steigerstraße, plus ou moins là où se trouve actuellement la brasserie de la Dortmunder-Aktienbrauerei. La Borussia-Brauerei a fait faillite en 1901 et ses actifs ont été récupérés par les créanciers pour fonder la Hansa-Brauerei, que l’on trouve encore dans les bars et kiosques de Dortmund.

Mais le père de Franz Jacobi, décédé très jeune, avait travaillé pour la Borussia-Brauerei, et il a été décidé de nommer le club en fondation Borussia, en hommage à cette bière disparue. Ainsi donc, ce Borussia, dont les adolescents portent aujourd’hui les maillots dans le monde entier, c’est à la base juste une blague un peu potache de jeunes un peu ivres qui voulaient seulement créer une équipe pour taper le ballon entre potes dans le quartier.

Nul doute que cela ferait bien rigoler nos pères fondateurs s’ils savaient que leur délire houblonné d’un sombre dimanche après-midi dans le Ruhrpott de nommer un club d’un nom de bière fait aujourd’hui vendre des maillots par milliers en Chine, aux Etats-Unis et aux quatre coins du globe. Ces pères fondateurs, ils se nommaient Franz et Paul Braun, Heinrich Cleve, Hans Debest, Paul Dziendziella, Franz, Julius et Wilhelm Jacobi, Hans Kahn, Gustav Müller, Franz Risse, Fritz Schulte, Hans Siebold, August Tönnesmann, Heinrich et Robert Unger, Fritz Weber et Franz Wendt.

Weiße Wiese

On poursuit notre périple dans l’Innenstadt-Nord. Au sol, on aperçoit régulièrement des étoiles du Walk of Fame commémorant les temps héroïques du BVB : premier sponsor, premier stade, maison natale de Franz Jacobi, premier match, admission (difficile) à la Westdeutschen Spielverband, adoption du jaune et noir comme couleurs au lieu du bleu et blanc originel, premier international, premier entraîneur professionnel…

Des maisons sont décorées aux couleurs du club, les drapeaux jaune et noirs sont partout, il n’y a pas de doute, c’est bien là que le club a ses racines. Depuis la Dreifaltigkeitskirche, il suffit de descendre la Wambelerstraße pour rejoindre le Hoeschpark, là où le BVB avait son premier stade.

Il est généralement considéré que le Borussia a connu trois stades dans son Histoire : la Weiße Wiese, le Rote Erde et le Westfalenstadion. C’est à la fois vrai et faux. Car en fait, il y a eu deux Weiße Wiese. La première, c’était la blanche prairie sur laquelle les jeunes ouvriers allaient taper le dimanche dans le ballon. Un terrain plus qu’un stade, aux contours parfois mal délimités.

Ce qui avait d’ailleurs compliqué les choses pour que le jeune Borussia puisse être officiellement reconnu comme club car les autorités trouvaient qu’il était parfois difficile de distinguer les limites du terrain, les joueurs et les supporters qui buvaient et fumaient tout autour. Il faudra attendre la 10 août 1924 pour que le Borussia dispose d’un vrai stade, le Borussia-Sportplatz, d’une contenance entre 15’000 et 18’000 places. Ce stade est également désigné sous le nom de Weiße Wiese car il était situé presque au même endroit. Il ne reste quasiment rien de ces premiers stades. Il semblerait que la prairie originelle se trouve aujourd’hui sous la Brackelerstraße, qui conduit de la Borsigplatz à notre centre d’entraînement de Brackel. Quant au Borussia-Sportplatz, on peut encore retrouver son portique en béton qui marque désormais l’entrée de la piscine de Stockheide, située à côté du Hoeschpark. Ce dernier est en fait considéré comme le lieu du premier stade du BVB, même s’il est situé géographiquement quelques centaines de mètres plus loin. L’étoile du Walk of Fame commémorant la Weiße Wiese se trouve d’ailleurs à l’entrée du Hoeschpark. Car, après avoir provoqué la destruction des lieux des premiers exploits du Borussia pour étendre ses aciéries, la société Hoesch, après le démantèlement de ses usines, a décidé de rendre à l’endroit sa vocation sportive. Entre 2004 et 2007, il a ainsi été créé un parc avec espaces de pique-nique, végétation, terrain de base-ball, courts de tennis, terrain de football américain, stade d’athlétisme et, bien sûr, terrain de foot.

Mais plus pour le Borussia puisque celui a été contraint de quitter son Innenstadt-Nord natale en 1937 pour migrer vers le sud de la ville, où il a désormais ses quartiers. En effet, la préparation de la guerre du IIIe Reich a exigé l’extension des aciéries de Westfalenhütte et donc la destruction de la Weiße Wiese. Le BVB a donc dû s’exiler à l’autre extrémité de la ville, au Kampfbahn Rote Erde d’abord puis, depuis 1974, au Westfalenstadion, situé juste à côté. Ainsi, le Borussia Dortmund n’était plus ce petit club de quartier d’ouvriers de la Borsigplatz mais était en passe de devenir le premier club de la ville mais ses racines sont, elles, toujours profondément ancrées et pour l’éternité dans l’Innenstadt-Nord.


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