Pour qu’un Suisse, dont la carrière de joueur n’a guère débordé au-delà des frontières helvétiques, se voie un jour offrir l’honneur d’entraîner un club de Bundesliga, il doit d’abord se forger une solide réputation d’entraîneur à succès dans son pays. Et Lucien Favre s’y est employé ! Il a entraîné quatre clubs en Suisse, avec à chaque fois des résultats inattendus : une promotion et un titre de champion de Suisse amateurs à Echallens, une promotion et le meilleur classement de l’histoire du club à Yverdon, une Coupe de Suisse et quelques exploits européens à Servette et enfin une Coupe et deux titres de champion de Suisse avec Zurich. De quoi s’ouvrir les portes de la Bundesliga…

Il existe des joueurs dont on sait d’emblée qu’ils seront, un jour ou l’autre, amenés à embrasser une carrière d’entraîneur. Le joueur Lucien Favre appartenait indubitablement à cette catégorie. Son intelligence de jeu, son intérêt pour la stratégie, ses prises de position tranchées et parfois controversées sur le système de jeu des équipes où il a évolué, son rôle de relais de l’entraîneur sur le terrain qu’il a souvent occupé, sa manière d’orienter le jeu de ses équipes : tout dans le joueur Favre laissait présager l’entraîneur qu’il allait devenir. Durant sa carrière, il évoquait même déjà l’éventualité de se reconvertir en entraîneur-joueur ou même d’investir l’argent gagné dans le football pour racheter un club où il aurait pu tout contrôler. Finalement, aucun de ces projets ne s’est réalisé et Lucien Favre s’est orienté vers une carrière d’entraîneur plus conventionnelle.

Apprentissage avec un… imprimeur

Mais pas question de brûler les étapes : une fois sa carrière de joueur terminée, Lucien Favre est rentré chez lui, à Saint-Barthélemy, où il s’était construit sa villa familiale. Il avait tellement envie d’entraîner qu’il n’était pas question pour lui de se griller dans la profession en acceptant un premier mandat prématuré pour lequel il n’aurait pas été prêt. Et puis, il avait mis suffisamment d’argent de côté durant sa carrière pour ne pas avoir besoin d’accepter un job d’entraîneur alimentaire comme certains joueurs qui ne savent rien faire d’autres que le football et qui doivent bien nourrir leur famille. Lucien Favre n’avait pas ce souci et il a choisi de prendre le temps d’apprendre le métier. En toute humilité et en commençant par la base.

Lucien Favre a ainsi débuté sa carrière d’entraîneur à succès comme entraîneur adjoint en juniors, en 1991. Et non pas dans un grand club mais chez lui, à Saint-Barthélemy, au sein du mouvement des juniors de la région avec les clubs voisins d’Echallens, Villars-le-Terroir, Assens, Etagnières et Oulens-sous-Echallens. Son premier mentor s’appelait Johnny Bordin, imprimeur de profession mais formateur reconnu, ayant notamment entraîné un certain Stéphane Chapuisat en juniors. Tout en passant ses diplômes d’entraîneur, Lucien Favre est resté deux ans avec les juniors d’Echallens et environ, contribuant à faire éclore la plus belle génération de footballeurs qu’ait jamais connu le club du Gros-de-Vaud.

Lucien Favre (en haut à droite), Johnny Bordin (à gauche) et leurs Jungs sur les bords de la Venoge à Penthalaz avec le futur double champion d’Allemagne Ludovic Magnin (en bas à droite)

Le FC Echallens

En 1993, à l’âge de 36 ans, Lucien Favre accepte son premier poste d’entraîneur. Et c’est tout naturellement que l’enfant du pays va prendre les rênes de l’équipe phare de sa région : le FC Echallens. Echallens c’est un gros bourg de quelques milliers d’habitants, le chef-lieu du Gros-de-Vaud, à trois kilomètres du village natal de Lucien, Saint-Barthélemy. Le club local, c’est le FC Echallens. Ses couleurs ? Le jaune (déjà…) et le vert. C’est un club familial, qui s’efforce de faire jouer au maximum les jeunes de la région et dont la plus grande ambition et fierté, c’est d’évoluer sans discontinuer depuis 1984 (!) dans la même catégorie de jeu : la première ligue, la troisième division suisse. A une exception près, nous y reviendrons. Depuis 35 ans, chaque saison débute donc avec le même objectif, sans tambours ni trompettes : d’abord assurer le maintien, ensuite faire le mieux possible. Sans esbroufe : cela n’a jamais été le genre de la maison d’envisager des folies financières pour une aventure sans lendemain dans la catégorie supérieure. En troisième division suisse, on parle d’un football amateur. En dehors de quelques derbys ou matchs de promotion, les affluences oscillent entre 200 et 400 spectateurs. Certains joueurs sont défrayés, il y a des primes de victoire mais tous les joueurs ou presque exercent un travail ou étudient à 100% à côté du football.

L’Hôtel de Ville d’Echallens

Le choc des cultures

Lucien Favre débarque donc à l’été 1993 dans ce petit milieu amateur. Avec ses idées, ses méthodes, ses habitudes, inspirées de sa longue carrière professionnelle. Forcément, au début, il a fallu faire quelques adaptations. Lucien a eu quelques peines à s’adapter à quelques bonnes vieilles habitudes du football des talus : les sorties arrosées les veilles ou avant-veilles de match, des camps d’entraînement en mode sortie festive de contemporains ou la caisse de bières dans le car après une victoire (les rares fois où le club avait les moyens de payer un bus). Au niveau du jeu aussi, il a fallu quelques ajustements. Quand il passait ses diplômes d’entraîneur, le Vaudois est allé faire des stages auprès de Gux Roux à Auxerre, d’Ottmar Hitzfeld à Dortmund, d’Arsène Wenger à Arsenal et surtout de Johann Cruyff à Barcelone, son modèle. C’est l’époque du triomphe du football hollandais : la Hollande de Rinus Michels est devenue championne d’Europe en 1988, le Milan de Sacchi, Gullit, Rijkaard et van Basten a illuminé la Coupe des Champions et le maître Johann Cruyff a enfin amené Barcelone sur le toit de l’Europe.

Forcément, pour un jeune entraîneur qui débute avec ces références-là dans un football purement amateur, le message n’est pas toujours facile à faire passer. Ce n’est jamais évident d’aller expliquer à un latéral ou un stoppeur trentenaire qui n’a jamais connu d’autre club que celui de son village et à qui on a toujours appris que « quand tu es sous pression, tu ne prends pas de risque et tu dégages, en touche s’il n’y a pas d’autres solutions », que dorénavant il fallait jouer selon les préceptes de Johann Cruyff : ne jamais balancer mais toujours relancer dans les pieds d’un coéquipier. Au niveau des entraînements aussi, Lucien a dû revoir ses exigences : on ne peut pas demander la même chose à un joueur qui vient s’entraîner tous les jours ou presque après le travail qu’à un professionnel qui n’a rien d’autre à faire de ses journées. Ses joueurs de l’époque se souviennent avoir parfois souffert pendant les entraînements dispensés par leur nouvel entraîneur. Mais tous ont reconnu qu’ils n’ont jamais autant appris et progressé que durant les deux années passées avec l’ancien international. Et même les plus anciens ont constaté que, s’ils avaient rencontré un entraîneur de cette qualité plus tôt dans leur carrière, ils auraient pu rêver à un autre parcours que simplement défendre les couleurs jaunes et vertes du club de leur région et boire la caisse de bières avec les potes après le match.

Les Trois-Sapins un soir d’automne

Les couacs du début

Fatalement, au début, il y a eu des couacs. On l’a dit, le modèle de Lucien Favre, c’était Johann Cruyff. C’était terriblement ambitieux de vouloir appliquer les préceptes du maître hollandais en troisième division helvétique. L’exigence, c’était de toujours faire le meilleur usage du ballon, aller vers l’avant oui, jouer de manière offensive, oui, mais toujours en conservant la possession du cuir, quitte à repartir un arrière pour trouver une meilleure solution d’attaque dans un autre coin du terrain. Le message n’a pas toujours été facile à faire passer. Il y a eu quelques goals encaissés sur des transversales aventureuses ou des balles en retrait non maîtrisées. Au début, aucun joueur n’était assez bon aux yeux de Lucien Favre pour mettre en œuvre son système ; mais comme le FC Echallens n’avait pas vraiment les moyens d’engager d’autres joueurs, le Vaudois a dû composer avec le contingent à disposition. Et, peu à peu, la mayonnaise a commencé à prendre. De matchs en matchs, la progression, tant collective qu’individuelle, était patente. L’effectif se composait de quelques vieux grognards du club, des joueurs ayant tâté des ligues supérieures sans succès et qui voulaient encore se faire un peu plaisir en amateurs ou de jeunes gamins de la région, parfois montés avec Lucien Favre depuis les juniors. Pour un club de troisième division suisse, c’était un luxe incroyable de pouvoir disposer d’un entraîneur consacrant autant de temps à préparer ses entraînements et avec une telle qualité pour analyser et faire progresser ses joueurs et son collectif. On a commencé à voir des schémas sur balles arrêtées patiemment répétés à l’entraînement, c’était complètement inédit à ce niveau. Peu à peu, le jeu offensif et la circulation de balle du FC Echallens ont commencé à faire parler d’eux et les curieux ont afflué au stade des Trois-Sapins, dont la seule « tribune », non-couverte, est composée de traverses de chemin de fer reliées entre elles par du goudron. On est encore loin du Westfalenstadion.

Le mur jaune du Stade des Trois-Sapins

En route pour la gloire

Cela n’empêche pas le succès d’être au rendez-vous. Après des débuts un peu chaotiques, le FC Echallens de Lucien Favre termine le championnat à la deuxième place, derrière les rugueux Haut-Valaisans de Naters, adepte d’un Kampffußball très germanique, mais devant les rivaux cantonaux de Renens et Nyon, disposant pourtant d’un budget et d’ambitions largement supérieurs. A l’époque, la première ligue suisse se composait de quatre groupes régionaux et les deux meilleures équipes de chaque groupe se retrouvaient pour se disputer les trois places de promus en deuxième division nationale. Sa deuxième place du groupe 1 permet donc au FC Echallens d’accéder à ces finales d’ascension. Au premier tour, l’adversaire est le vainqueur du groupe 2, le SV Lyss. Au match aller, aux Trois-Sapins, le EFC de Lucien Favre l’emporte 2-0 après un match parfaitement maîtrisé contre des Bernois pourtant donnés favoris. Le retour avait tout de l’embuscade : le SV Lyss dispose d’un magnifique et grand terrain avec une tribune mais les Bernois ont prétexté l’organisation d’une compétition de gymnastique pour délocaliser le match. Celui-ci s’est joué sur un terrain exigu et bosselé, en bordure de forêt, avec des spectateurs déchaînés autour du terrain. Le contexte était censé favoriser le jeu plutôt viril et physique des Bernois car la jouerie de Lucien Favre commençait à être redoutée loin à la ronde. Mais Echallens démontre qu’il a du répondant et peut s’adapter : malgré un jeu moins maîtrisé que d’habitude, il parvient à répondre au défi athlétique du SV Lyss et repart sans avoir vraiment tremblé avec un nul 3-3 synonyme de qualification pour le tour suivant, décisif pour la promotion.

Lucien Favre (au milieu, à côté de la porte) et le FC Echallens en route pour la Ligue Nationale B

Le premier succès

L’adversaire fait alors figure d’ogre : le FC Tuggen. C’est le club d’un paradis fiscal schwytzois. Tu me diras, un paradis fiscal en Suisse, c’est un pléonasme mais je t’assure qu’il y a des endroits qui le sont encore plus que d’autres. Et Tuggen en fait partie : c’est là que viennent se réfugier les banquiers zurichois pour profiter des paysages bucoliques des rives du Lac de Zurich et, accessoirement, de taux d’imposition particulièrement favorables. L’argent coule donc à flot et aussi un peu pour le football. Le FC Tuggen a largement dominé son groupe et son attaque fait peur, emmenée par un certain Necip Ugras, buteur passé par Grasshopper, le meilleur club de Suisse de l’époque. Le match aller a lieu en terres schwytzoises et la science tactique de Lucien Favre y fait merveille. Le FC Echallens, grâce à sa circulation de balle, prive de ballon les individualités adverses qui finissent par s’époumoner à courir après un ballon insaisissable. A force, les buts tombent comme des fruits murs et Echallens crée la surprise en s’imposant 2-0 sur terrain adverse. Le retour a lieu quatre jours plus tard et 1500 spectateurs garnissent les travées du stade des Trois-Sapins, une affluence très inhabituelle pour le FC Echallens. Le match tourne à la démonstration collective : Tuggen court après un ballon insaisissable et voit rapidement ses maigres espoirs réduits à néant. Le favori est atomisé 4-0 par l’outsider Echallens qui est ainsi promu avec un score total de 6-0 sur l’ensemble des deux matchs ! C’est la seule et unique fois de son Histoire presque centenaire (le club a été fondé en 1921) que le FC Echallens accède à la deuxième division, la Ligue National B. La promotion est assortie d’un titre de champion de suisse amateurs et le rôle de Lucien Favre dans ce qui reste comme le plus grand triomphe de l’histoire du club est essentiel. Son premier succès pour sa première année d’expérience d’entraîneur chez les adultes ! Ils s’appelaient Alain Flückiger, Hugues Schertenleib, Dominique Mivelaz, Ricardo Iglesias, Alain Courvoisier, Thierry Pittet, Andreas Lämmler, Alain Rochat, Vincent Cavin, Frédéric Davoli, Gilles Chevallier, Pascal Bezzola, Dominique Rochat ou Thierry Künzi, ils étaient agriculteurs, étudiants, jardiniers, fonctionnaires, préposés aux impôts, agents d’assurance, professeurs d’auto-école, fonctionnaires ou restaurateurs, ils ont été les premiers à expérimenter la méthode Lucien Favre.

Dominique Rochat, promu en 1994 avec Lucien Favre, en visite vers son ancien entraîneur 25 ans plus tard

Le cadeau empoisonné

Mais, la fête de l’ascension à peine terminée, les dirigeants du FC Echallens se sont retrouvés confrontés à un grand dilemme : la deuxième division suisse n’amène pas vraiment de recettes supplémentaires mais elle engendre des coûts beaucoup plus important. Des déplacements dans toute la Suisse, parfois en semaine, des équipes professionnelles ou semi-professionnelles, des aménagements à prévoir sur les infrastructures… Soit des dépenses pas vraiment à la portée du club du Gros-de-Vaud. Mais pas question de refuser une promotion remportée de haute lutte sur le terrain. Le FC Echallens a donc décidé de tenter l’aventure sans mettre en péril ses finances, c’est à dire en faisant largement confiance aux joueurs qui avaient réussi la promotion, sans renforts étrangers et sans faire exploser le budget. En plus, ce n’était pas vraiment la bonne année pour arriver en Ligue Nationale B car le football suisse était en pleine réforme : l’objectif était de réduire le nombre d’équipes en deuxième division. Ainsi, sur les dix-huit clubs de la catégorie, six (un tiers !) étaient relégués en fin de saison. Tous les habitués de la catégorie avaient massivement investis pour éviter de se retrouver dans la charrette des relégués en engageant des mercenaires étrangers et des renforts de ligue supérieure.

La mission impossible

Dans ce contexte, le maintien relevait de la mission impossible pour le FC Echallens, avec une équipe purement amateur, sans renforts étrangers face à des adversaires professionnels ou semi-professionnels. Lucien Favre a néanmoins accepté de relever le défi mais y a mis une condition supplémentaire : pas question de renier les principes de jeu offensif qui avaient permis la promotion et de poser le bus devant le but face à des adversaires aux moyens largement supérieurs. Echallens allait aux casse-pipe mais il allait y aller sans pression mais surtout sans renoncer à ses principes de jeu. L’apprentissage a été difficile mais, à défaut d’engranger les victoires, les jaunes et verts se sont attirés du respect et de la sympathie dans leur nouvelle catégorie de jeu. Par leur volonté de toujours aller vers l’avant, par leur qualité de jeu, par leur refus de fermer le jeu. Il y a même eu quelques matchs homériques, un derby perdu à Yverdon à la dernière minute 2-1 devant plus de 3000 spectateurs, des victoires de prestige contre des noms illustres du football suisse, ancien pensionnaires de l’élite, comme Chênois, Carouge, Delémont ou Bellinzone. Mais à l’impossible, nul n’est tenu : en fin de saison, le FC Echallens faisait bien partie des six relégués. Une relégation attendue et presque espérée : le club aurait difficilement pu enchaîner financièrement une seconde saison en deuxième division et de nombreux joueurs n’auraient pas continué l’aventure, vu la difficulté pour des amateurs de se coltiner des déplacements de 2×400 kilomètres le mercredi soir quand il faut être au travail le lendemain. Une belle aventure mais une aventure prévue dès le début pour rester sans lendemain. Forcément, pour un jeune entraîneur ambitieux comme Lucien Favre, un club qui est finalement heureux de retrouver la troisième division (qu’il n’a plus quittée depuis) et n’aspire surtout pas à aller voir plus haut, ce n’était pas vraiment en raccord avec ses objectifs personnels. Donc, après quelques hésitations, il a décidé de mettre un terme à son aventure à Echallens, avec comme bilan une promotion et le meilleur résultat de l’histoire du club.

Yverdon-Sport

La Vaudois a décidé d’aller parfaire sa formation dans l’un de ses anciens clubs, comme joueur, Neuchâtel-Xamax. Il y occupa le poste de responsable de la formation. Il n’y restera que 18 mois car sa priorité, c’était de retrouver une équipe, de pouvoir vivre le quotidien du terrain et l’adrénaline des matchs tous les week-ends. C’est le FC Yverdon-Sport qui lui offrira une deuxième opportunité. Avec Yverdon, nous sommes toujours dans le Canton de Vaud, à l’extrémité sud du Lac de Neuchâtel, à une vingtaine de kilomètres seulement de la villa familiale de Saint-Bar. Mais c’est déjà une ville et un club d’une taille supérieure à Echallens. Yverdon, c’est un club dont la trajectoire s’est longtemps écrite entre la deuxième et la quatrième division suisse, avec une seule incursion dans l’élite, en 1993, sous la houlette d’un certain Bernard Challandes, l’actuel entraîneur de l’équipe du Kosovo. Quand Lucien Favre débarque dans le Nord-Vaudois, à l’hiver 1996-1997, le club est en pleine déprime : il vient de rater son ticket pour le tour de promotion en Ligue Nationale A et doit disputer un tour contre la relégation. Une sorte de championnat des losers, pas très exaltant, au cours duquel Yverdon assure son maintien sans grand panache. Mais il aura permis la révélation d’un certain Blaise N’Kufo, un talent du football suisse qui semblait perdu pour le plus haut niveau mais que Lucien Favre a su relancer et qui deviendra l’un des meilleurs attaquants du pays (34 sélections en équipe nationale, 139 buts en première division hollandaise).

Le Canal Oriental de la Thielle qui borde le Stade Municipal d’Yverdon, pas encore le Dortmund-Ems-Kanal

Un tour pour rien… ou presque

La première saison complète de Lucien Favre n’est pas plus couronnée de succès. Le club manque à nouveau le tour de promotion. Les Belges n’ont pas le monopole des formules de championnat alambiquées : en Suisse on a aussi eu fait très fort par le passé. Le système de la LNB (deuxième division) était le suivant : à l’automne, les 12 équipes de la catégorie disputaient un championnat en matchs aller-retour. Les quatre premiers étaient qualifiés pour jouer un nouveau championnat au printemps pour la promotion avec les quatre derniers de LNA (première division). Quant aux huit autres, elles disputaient, en conservant les points acquis au premier tour, un tour des perdants dont le seul et unique enjeu était ne pas terminer aux deux dernières places, synonymes de relégation. Pour une équipe, comme l’Yverdon de Lucien Favre en 1997-1998, qui avait manqué de peu le tour de promotion et qui avait donc une confortable avance sur la zone de relégation, c’est un deuxième tour où il n’y a rien à gagner et presque rien à perdre. Pas très motivant. Mais pour un entraîneur comme Lucien Favre qui aime avoir du temps pour travailler avec son équipe, c’était l’occasion de pouvoir progresser, essayer des choses et lancer des jeunes, sans avoir trop la pression du résultat. Et il va profiter de ce tour de relégation, que son équipe remporte pour l’honneur, pour préparer les succès du futur.

Le tribune principale du Stade Municipal

Une équipe en construction

A Yverdon, Lucien Favre doit travailler avec le président Paul-Henri Cornu, un entrepreneur spécialisé dans la fabrication et la vente de flûtes-apéritifs. Son obsession, c’est la rigueur budgétaire et la maîtrise des finances. Lucien Favre n’a donc pas des sommes considérables à investir sur des renforts. Mais cela lui permet de construire peu à peu son équipe. Il fait venir les Fribourgeois Sébastien Jenny et Christophe Jaquet, un ancien joueur de ligue amateur qui deviendra international. Il est également rejoint par quelques anciens d’Echallens, comme le gardien Alain Flückiger, arrivé comme deuxième gardien en troisième division, jugé trop petit pour faire carrière mais qui jouera deux saisons dans l’élite, ou Thierry Pittet, ancien joueur de la II d’Echallens, en sixième division et qui lui aussi ira jusqu’en première division, avant de devenir l’adjoint de Lucien Favre. Et puis, Lucien n’a pas oublié ses anciens juniors d’Echallens qui ont grandi et qui sont désormais mûr pour la deuxième division, comme le gardien Grégory Mathey ou Steeve Devolz. Et bien sûr, Ludovic Magnin. En juniors, Ludo, dont le père a longtemps été l’entraîneur emblématique du FC Saint-Barthélemy, était un milieu offensif généralement considéré comme trop fluet pour faire carrière dans le football. Lucien Favre se convaincra et le convaincra que, s’il voulait faire carrière, il devait reculer sur le terrain et devenir latéral gauche. La reconversion est réussie : Ludo d’Echallens deviendra l’un des meilleurs latéraux de Bundesliga, deux fois vainqueur du Meisterschale avec le Werder Brême en 2004 et le VfB Stuttgart en 2007, 63 sélections en équipe de Suisse et titulaire lors de la Coupe du Monde 2006. Et il faut croire que l’élève a appris du maître car, pour sa première expérience d’entraîneur, quelques mois seulement après ses débuts, Ludovic Magnin a déjà remporté une Coupe de Suisse avec le FC Zürich en 2018.

Un futur double vainqueur du Meisterschale

La promotion, bis !

Pour sa deuxième saison complète à Yverdon, Lucien Favre va toucher le Graal avec la promotion en Ligue Nationale A. L’équipe patiemment construite et renforcée par un solide Albanais à mi-terrain Arjan Peco et un duo d’attaque de feu composé du Brésilien Leandro et du Camerounais Jean-Michel Tchouga, accroche de justesse une place parmi les quatre premiers du premier tour. Elle accède donc au championnat de promotion-relégation qui regroupe au printemps les quatre derniers de première division et les quatre premiers de deuxième. Avec Young-Boys (13x champion de Suisse), Sion (13x vainqueur de la Coupe),  Lugano (vainqueur de l’Inter Milan quelques années auparavant en Coupe d’Europe) et Aarau (l’ancien club d’Ottmar Hitzfeld, longtemps considéré comme Unabsteigbar, irrélégable), les pensionnaires de l’élite font figure de favoris face aux aspirants de deuxième division. Mais Yverdon s’installe d’entrée dans le peloton de tête et va réaliser un premier gros coup lors de la quatrième journée contre les Young-Boys dans leur mythique stade du Wankdorf. Malgré un petit passage à vide en milieu de tour, les Yverdonnois confirment leurs ambitions en atomisant le grand YB 5-1 au retour. L’exploit est en marche et il est atteint le 29 mai 1999 avec une victoire 4-1 contre les SR Delémont qui assure à Yverdon-Sport la deuxième promotion de son histoire en première division suisse. En reléguant au passage deux monuments du football suisse, Young-Boys Berne et le FC Sion. La deuxième promotion pour Lucien Favre également, mais cette fois-ci un cran au-dessus que celle réussie avec le FC Echallens.

Le retour de Chapuisat

Yverdon débute la saison en LNA avec le plus petit budget de la catégorie. Le club fait largement confiance aux joueurs qui ont réussi la promotion. Pour se renforcer, Yverdon compte surtout sur un partenariat avec Matsubara, un obscur club brésilien fondé par un… Japonais. Cela avait permis l’arrivée de joueurs auriverde méconnus, pas assez bons pour jouer dans un grand club européen, mais dont la qualité technique collait au projet de jeu de Lucien Favre. Et, contre toute attente, Yverdon débute bien la saison : trois matchs nuls, une victoire contre Lugano. Le samedi 31 juillet 1999, c’est l’effervescence au champêtre Stade Municipal d’Yverdon, entre lac et… station d’épuration : près de 6’000 spectateurs se pressent dans les vieux gradins pour l’événement. Yverdon reçoit Grasshopper Zurich, le club le plus titré du pays et (plus pour très longtemps) le plus riche. Les Sauterelles viennent de réussir un immense coup sur le marché des transferts : faire revenir au pays, après huit ans d’exil en Allemagne, à Uerdingen et surtout Dortmund, celui que d’aucuns considèrent comme le meilleur footballeur de l’histoire du football suisse, le premier Helvète à soulever la Ligue des Champions : Stéphane Chapuisat. Et c’est donc dans son canton de Vaud natal, à Yverdon, que Chappi va effectuer son retour dans le championnat suisse. A ses côtés, l’équipe zurichoise aligne une demi-douzaine d’internationaux. Et pour diriger ces stars, une autre légende du football suisse : l’Anglais Roy Hogdson, considéré comme le Messie par les Confédérés depuis qu’il a ramené leur équipe nationale en Coupe du Monde après 28 ans d’absence (1994) et l’a qualifiée pour la première fois de son histoire pour un Euro (1996). En face, Lucien Favre, ses joueurs semi-amateurs issus des ligues régionales et ses Brésiliens de deuxième zone. David contre Goliath donc. Et si  je te raconte cette histoire, c’est évidemment que le David-Yverdon de Favre a terrassé le Goliath-GC d’Hogdson et Chapuisat. Le Brésilien Leandro Fonseca ouvre la marque après 12 minutes. Peu avant la mi-temps, un autre carioca Adãozinho double la mise d’un tir flottant en mode Roberto Carlos, je revois encore la trajectoire improbable de cette balle, dans le but côté lac. La circulation de ballee et le jeu au sol prônés par Lucien Favre privent totalement Grasshopper des deuxièmes ballons qui faisaient la force du système Hogdson. Yverdon s’impose 2-0 et Chapuisat s’en repart bredouille pour son retour dans la mère patrie.

Leandro (au centre) et Chapuisat (à droite) quelques années plus tard

La marche triomphale et le retour sur terre

Cet exploit pose les jalons d’un premier tour éblouissant du modeste Yverdon. Les hommes de Lucien Favre s’offrent des succès de prestige à Bâle (2-1) ou contre le Servette Genève (2-1) et mettent une nouvelle fois en échec Grasshopper et Chapuisat (0-0), à l’extérieur cette fois. Yverdon parvient également à faire deux fois match nul dans le derby cantonal contre le grand voisin Lausanne-Sports, qui pourtant cette automne-là avait éliminé l’Ajax Amsterdam en Coupe d’Europe et longtemps mené au score à la Beaujoire contre Nantes, futur champion de France : 2-2 à la Pontaise devant plus de 10’000 spectateurs, 0-0 au retour au Stade Municipal. A la surprise générale, le petit Yverdon boucle le premier tour (22 matchs) à la 5e place (sur 12), à seulement quatre points de Grasshopper et d’une place européenne mais devant des cadors du football suisse comme Neuchâtel-Xamax, Bâle, Zurich, Servette ou Lucerne. Jamais le petit club nord-vaudois ne s’était élevé si haut dans la hiérarchie du football suisse.

Le deuxième tour sera plus compliqué pour Yverdon, amputé de son buteur Leandro, entretemps parti pour la Bundesliga et le SSV Ulm. L’équipe ne remporte qu’une seule victoire, de prestige certes contre le rival Lausanne (1-0, avec un but du Camerounais Tchouga) et, le maintien assuré, finit un peu la saison en roue libre. Yverdon termine à la 8e place du championnat, l’objectif, se maintenir en première division, est atteint mais les résultats flamboyants du premier tour avaient laissé espérer un peu mieux. Lucien Favre comprend alors qu’il a sans doute atteint les limites de ce qu’il peut faire avec Yverdon, contraint de laisser filer ses meilleurs joueurs et sans moyen de se renforcer. Et puis il a reçu une offre qu’il ne pouvait décemment pas refuser : Servette Genève, le deuxième club le plus titré du pays mais surtout le club où il avait passé les meilleures années de sa carrière de joueur.

Yverdon dans la cour des grands (ici contre le FC Bâle)

Servette FC

A Servette, Lucien Favre va découvrir une nouvelle facette du métier d’entraîneur. Dans ses deux premiers postes, à Echallens et Yverdon, Lucien pouvait entraîner sans trop de pression, sinon celle qu’il se mettait lui-même (et c’était déjà pas mal…) mais il n’avait pas vraiment la pression du public, des médias et du résultat. On lui demandait juste de faire le mieux possible, sans vraiment fixer d’objectifs précis. A Servette, c’était une autre paire de manche. Le club genevois est l’un des plus titrés de Suisse mais c’est aussi un club instable, qui alimente souvent la chronique pour des affaires extra-sportives et où se sont succédés des dirigeants souvent assez clownesques. Lorsque Lucien Favre débarque à Genève en 2000, le club est propriété du diffuseur français Canal+. Mais celui-ci, après n’avoir pas atteint les objectifs commerciaux qui avaient justifiés son investissement en Suisse, cherchait à se dégager lors de l’arrivée au Vaudois. Ce dernier rêvait qu’on lui donne les moyens de construire une équipe capable de jouer pour le titre d’ici à l’inauguration d’un nouveau stade de 30’000 places, prévue au printemps 2003. Les dirigeants cherchaient, eux, surtout à revendre au meilleur prix un club dont il ne voulait plus et dont l’équipe, sacrée championne de Suisse en 1999, avait volé en éclat quelque semaines plus tard après un échec honteux en éliminatoires de la Ligue des Champions contre le modeste Sturm Graz. Et dans laquelle ils n’avaient plus vraiment l’intention d’investir. De ce fait, Lucien Favre entretiendra des relations compliquées durant les deux ans qu’il a passé à Genève avec son président Christian Hervé et son directeur sportif Patrick Trotignon, qu’on retrouvera ensuite dans la « merveilleuse » aventure du FC Evian-Thonon-Gaillard… Qui plus est l’équipe évoluait encore dans son vieux stade historique des Charmilles, tellement vétuste que certaines tribunes étaient fermées au public car trop dangereuses.  Le club était régulièrement agité par des rumeurs de rachat plus ou moins farfelues, notamment lorsque le repreneur présumé du club a dû renoncer après la révélation par la presse d’un contrat d’esclavage sexuelle passé avec sa maîtresse. Forcément, ce marasme politico-financier n’était pas vraiment le contexte rêvé pour un entraîneur comme Lucien Favre qui ne rêve que du jeu et du terrain.

Lucien Favre, de retour à Servette

Bilan mitigé en championnat…

Dans ce contexte un peu délétère, Lucien Favre va connaître deux saisons mitigées en championnat. Pour sa première saison, son Servette finit 5e sur 12 équipes, manquant une qualification européenne via le championnat pour trois points et ne terminant qu’à 9 points du champion, le Grasshopper de Stéphane Chapuisat. L’équipe ne manquait pas de qualités, avec quelques rescapés du titre de 1999 comme le gardien Pédat, les Valaisans Lonfat et Fournier, le Bulgare Petrov ou le Hollandais Vurens, un génial meneur de jeu serbe Obradovic, l’imprévisible Nigérian Oruma, l’attaquant Thurre, débauché à prix d’or au rival Lausanne, et quelques jeunes lancés dans le grand bain, comme Jaquet, qui a suivi Lucien Favre depuis Yverdon, et un jeune buteur prometteur arrivé de Lucerne pendant l’hiver, Alexander Frei. Mais Lucien Favre n’est pas vraiment parvenu imposer sa patte, son jeu offensif et sa circulation de balle comme il avait pu le faire, avec pourtant moins de moyens, à Echallens ou Yverdon. Son Servette était parfois critiqué pour un jeu trop frileux et a vécu une saison de transition en demi-teinte, sans beaucoup d’exaltation.

La deuxième saison de Lucien Favre aux Charmilles est du même acabit. Les Genevois ne parviennent pas à se mêler à la lutte pour le titre, dans un championnat survolé par le FC Bàle, lequel, boosté par la construction d’un nouveau stade et le soutien des entreprises chimiques locales, entame une longue période de domination sur le football suisse. Servette finit à la 4e place (sur 12) et accroche une place pour la Coupe UEFA, un bilan satisfaisant, sans plus. Contraint de travailler un peu dans l’urgence et sous la pression, avec une marge de manœuvre limitée sur le recrutement, Lucien Favre n’a pas vraiment réussi à imposer son empreinte sur le jeu grenat et son passage à Genève s’est terminé avec un goût d’inachevé.

Le premier trophée

En route pour la finale

Finalement, ce n’est pas un hasard si c’est dans les Coupes que Lucien Favre a surtout fait briller son Servette, avec une équipe finalement davantage taillée pour les opérations commando que pour développer un projet de jeu à long terme dans l’ambiance fin de règne qui prévalait alors à Genève. En 2000-2001, pour sa première année à Servette, Lucien Favre y remporte en effet la Coupe de Suisse. Pourtant, les Genevois ont failli être sortis dès leur entrée en lice dans un derby cantonal contre le FC Meyrin (3e division) : longtemps menés au score, les Grenats renversent la vapeur grâce à trois buts dans les dix dernières minutes (1-3), dont deux du défenseur central Stefan Wolf, monté aux avant-postes sur la fin pour sauver les meubles. Après un huitième de finale plus tranquille, les hommes de Lucien Favre frôlent à nouveau la correctionnelle en quart au stade du Wankdorf à Berne : la qualification n’est acquise qu’au tir aux buts contre les Young-Boys, alors en deuxième division, après que les deux équipes se soient séparées sur le score de 1-1 après 120 minutes.

L’exploit, Servette le réalise en demi-finale en battant le champion de Suisse en titre et candidat à sa propre succession (ils perdront finalement le titre à la dernière journée contre le GC de Stéphane Chapuisat) : le FC Saint-Gall de Marcel Koller, le futur entraîneur du 1. FC Köln et du VfL Bochum. Servette s’impose 1-0 grâce à un but à l’entame du dernier quart d’heure sur un but d’un jeune espoir de 21 ans arrivé trois mois plus tôt de Lucerne et révélé par Lucien Favre : Alexander Frei, notre futur Derbyheld du Westfalenstadion.

Servette en finale de Coupe à Bâle

Le premier trophée

En finale, ironie du sort, Lucien Favre retrouve son ancien club d’Yverdon-Sport, qu’il avait quitté un an auparavant. Privé de son entraîneur à succès, le club nord-vaudois est en chute libre et se dirige tout droit vers la relégation en deuxième division, deux ans après la promotion triomphale obtenue avec Lucien. Mais Yverdon égaie un peu sa saison en parvenant pour la première (et seule à ce jour) fois de son histoire en finale de la Coupe de Suisse, grâce notamment à une victoire aux tirs au but en demi-finale dans le derby vaudois à Lausanne. L’affiche paraît déséquilibrée entre le grand Servette et le petit Yverdon, condamné au retour en deuxième division, si bien que le tout nouveau Parc Saint-Jacques de Bâle est loin d’afficher complet. Et effectivement, le match est à sens unique. Servette ouvre rapidement le score par le Valaisan Lonfat. Lucien Favre connaîtra sa seule alerte de l’après-midi lorsque son propre fils, Loïc, qui portait les couleurs d’Yverdon (et qui devra mettre un terme à sa carrière peu après pour raisons de santé), marque le but égalisateur. Mais la réussite est annulée pour hors-jeu… Yverdon avait laissé passer sa chance et, avant même la demi-heure de jeu, le Bulgare Martin Petrov, qui passera ensuite par Wolfsburg, Manchester City et Atletico Madrid, double la mise. En deuxième mi-temps, l’inévitable Alex Frei a scellé à 3-0 le score d’une finale trop à sens unique pour rester dans les annales mais qui permet à Lucien Favre de remporter son premier trophée. Pourtant, l’image qui est restée de ce premier sacre du Vaudois, c’est celle d’un entraîneur tellement perfectionniste que, plutôt que de savourer son succès à l’issue du match, il s’inquiétait à l’idée de voir les fans de sa propre équipe envahir le terrain et perturber la remise de la Coupe. S’il remporte un jour le titre à Dortmund, ce qu’on lui souhaite, il faudra qu’on le prévienne que la remise du Meisterschale risque d’être un peu chaotique…

La première aventure européenne

Cette victoire en Coupe de Suisse ouvre au Servette FC les portes de la Coupe UEFA, édition 2001-2002, celle-là même qui verra le BVB s’incliner en finale à Rotterdam contre Feyenoord. Mais on est encore loin de la finale batave et des adieux dramatiques de notre Fußballgott Jürgen Kohler lorsque débute l’aventure servetienne, à domicile, contre le Slavia Prague. Malgré une nette domination et de nombreuses occasions, les Genevois doivent attendre la 75ème minute pour inscrire l’unique but du match par le Nigérian Wilson Oruma (1-0). Un maigre avantage avant le retour à Prague mais Lucien Favre surprend les Tchèques en entamant le match tambour battant et en ouvrant rapidement le score par Oruma. Ensuite, ils adopteront la tactique qui feront leur succès dans cette compétition : une parfaite organisation défensive, une grosse solidarité et une volonté constante de ne pas rendre trop vite le ballon à l’adversaire pour ne pas trop subir la pression. La tactique fonctionne à merveille et même l’égalisation tchèque dans les dernières minutes ne remet pas en cause la qualification servetienne.

Au deuxième tour, l’adversaire est d’un tout autre calibre : le Real Saragosse, le vainqueur de la Coupe d’Espagne. Mais au match aller, en Aragon, Servette surprend complètement les Espagnols par sa circulation de balle et les prive très souvent du ballon. Ce sont même les Genevois qui se créent les meilleures occasions et repartent un peu frustrés d’un match nul 0-0 qui provoque la bronca du public de la Romareda, courroucé d’avoir vu leur équipe favorite prendre une telle leçon tactique de ces petits Suisses. Au retour au stade des Charmilles, l’effet de surprise ne joue plus et les Espagnols attaquent très fort d’entrée mais, après une entame de match pénible, la parfaite organisation tactique mise en place par Lucien Favre reprend le dessus et empêche les Espagnols de se montrer dangereux. Et, à trois minutes de la fin, les virtuoses Goran Obradovic et Wilson Oruma partent en contre pour inscrire l’unique réussite de cette double confrontation et créer la sensation : le vainqueur de la Coupe de Suisse élimine le vainqueur de la Coupe d’Espagne !

Malgré cet affreux maillot grenat, Alex Frei, déjà les attitudes du buteur

Le miracle de l’Olympiastadion

C’est le Hertha BSC Berlin, cinquième de la Bundesliga la saison précédente, deux points seulement derrière le BVB de Matthias Sammer, qui se dresse sur la route de Genevois au tour suivant. Servette n’aborde pas cette confrontation dans les meilleures dispositions puisqu’il vient de perdre son trophée en Coupe de Suisse, éliminé par une troisième division par forfait en raison d’une bourde administrative et de la titularisation d’un joueur suspendu. Au match aller aux Charmilles, les équipes se séparent sur un score nul et vierge. L’Alte Dame pense avoir fait le plus dur et que le match retour ne sera qu’une formalité. Quatre jours avant le match retour, elle a en effet terrassé le Bayern Munich (2-1) en Bundesliga, dès lors comment imaginer qu’une modeste équipe suisse puisse l’inquiéter ? La qualification paraît tellement certaine que l’Olympiastadion sonne un peu creux par une froide soirée de décembre pour ce seizième de finale de Coupe UEFA. Mais Lucien Favre va donner une leçon tactique à son homologue berlinois, un certain Jürgen Röber, éphémère entraîneur du BVB en 2007 avec une victoire contre le Bayern puis… plus rien. Servette contient d’abord la pression berlinoise avec son organisation défensive puis fait basculer le match en sa faveur après 15 minutes : le Brésilien Hilton, toujours en activité à Montpellier, ouvre le score sur corner et, dans la minute suivante, le Hollandais van Burik est expulsé pour une faute de dernier recours sur Alexander Frei. En ce jour de Saint-Nicolas, le miracle genevois prend forme. Les Berlinois, avec Simunic, Preetz, Tretschok, le héros dortmundois de la demi-finale 1997 contre Manchester, Marcelinho ou Dardai se ruent à l’attaque mais se heurtent à la défense genevoise. Et ils se sont punir en deuxième mi-temps lorsqu’Alex Frei double la mise d’une demi-volée croisée, préfigurant le grand buteur qu’il allait devenir. Notre Derbyheld est d’ailleurs bien conscient de l’impact que Lucien Favre a eu sur sa carrière : quelques années plus tard, au moment de quitter Rennes pour Dortmund en 2006, Alex avait donné un dernier conseil aux dirigeants bretons : engager Lucien Favre, l’entraîneur idéal pour faire progresse une jeune équipe. En tous les cas, à Berlin, le match tourne à la démonstration collective servetienne et le Serbe Obradovic scelle le score à 0-3 en reprenant de la tête un coup franc sur la barre de Fournier. 0-3, la sensation est totale, cela faisait 11 ans qu’un club suisse n’avait pas réussi à se qualifier pour la Coupe d’Europe au printemps. Et, pour la première fois, l’Allemagne entend parler de ce jeune entraîneur suisse prometteur : Lucien Favre. Ce n’est sans doute pas un hasard si le premier club de Bundesliga à lui donner sa chance, ce sera, quelques années plus tard, le Hertha BSC : l’Alte Dame n’avait sans doute pas oublié la leçon tactique qu’elle avait reçue ce jour-là dans son Olympiastadion.

Exploit à l’Olympiastadion

Une fin en queue de poisson

En huitième de finale, la marche est encore plus haute pour Servette. Le FC Valence, double vice-champion d’Europe en titre, battu en finale de Ligue des Champions par le Real Madrid (2000) et le Bayern Munich (2001). Cette fois-ci, l’organisation genevoise est insuffisante pour contrer les Aimar, Kily Gonzalez, Albelda, Carew, Vicente et autres Mista. Les Genevois n’avaient jusque-là encaissé qu’un seul but en six matchs de Coupe d’Europe mais ils cèdent sur autogoal dès la 3ème minute au Mestalla. Pablo Aimar et Salva portent la marque à 3-0 pour le Valence de Rafael Benitez en deuxième mi-temps. La différence de classe était juste trop grande. Au match retour, Juan Sanchez tue tout suspense en ouvrant le score dès la 12ème minute. Servette sort toutefois la tête haute en arrachant le match nul de haute lutte 2-2 grâce à une égalisation d’Alex Frei. C’est le dernier match européen disputé à ce jour par le Servette FC…

Ce magnifique parcours européen ne suffit toutefois pas à Lucien Favre pour poursuivre son parcours à la tête du Servette. Après deux saisons, les dirigeants grenats décident de se séparer de leur entraîneur. Les technocrates et les financiers qui dirigeaient le clubs genevois ont avancé des arguments fumeux technico-tactiques pour justifier cette rupture ; la vraie raison, c’est que le Servette FC était en passe d’être vendu et que le repreneur présumé, l’obscur entrepreneur français Michel Coencas, souhaitait faire place nette et choisir lui-même un entraîneur à sa botte. Finalement, le club sera repris par le sulfureux agent de joueur Marc Roger qui mettra le club en faillite et lui fera quitter la première division pour la première fois de son histoire, quelques mois seulement après l’inauguration d’un nouveau stade de 30’000 places… Mais Lucien Favre était déjà loin de toutes ces turpitudes. Forcément, la fin abrupte de son aventure à la tête du club où il avait passé les meilleures années de sa carrière de joueur lui a laissé un goût d’inachevé, celui de n’avoir eu ni le temps, ni la liberté ni la sérénité pour construire l’équipe dont il rêvait. Après cette mésaventure, la Vaudois est resté une année loin des bancs et des terrains, une année sabbatique mise à profit pour continuer à se perfectionner et à observer le travail de ses collègues. Lucien Favre n’est pas le genre d’entraîneur à accepter n’importe quelle proposition pour entraîner à tout prix, il a toujours besoin d’être convaincu par un projet avant de s’engager. Et ce projet, il va le trouver à l’été 2003 avec le FC Zürich.

Lucien Favre au FC Zürich

Le FC Zürich

Le FC Zürich, c’est l’un des deux clubs phares de Zurich, la plus grande ville et la capitale économique de la Suisse. Le FCZ, c’est le club du peuple, des classes populaires, par opposition à Grasshopper, le club de la bourgeoisie, de l’aristocratie et des banques. Fondé par Hans Joan Gamper, comme le FC Barcelone (qui a toutefois emprunté les couleurs du FC Bâle (dont M. Gamper avait été le capitaine), le FC Zürich a connu ses heures de gloire dans les années 1960 et 1970 avec six titres de champion de suisse. Dont trois consécutifs entre 1974 et 1976 sous la direction d’un certain Friedhelm Konietzka, natif de Lünen, légende du Borussia Dortmund et premier buteur de l’histoire de la Bundesliga. Timo avait même emmené son FCZ en demi-finale de la Coupe d’Europe des clubs champions en 1977, battu par le FC Liverpool, treize ans après une autre accession au même stade de la compétition et une élimination contre le Real Madrid. Un grand du football suisse donc. Mais, après un dernier titre en 1981, Zürich a connu deux décennies de déclin. Le club a quitté les avant-postes du classement et a même connu un passage en deuxième division à la fin des années 1980. Le public avait déserté le stade historique du Leztigrund, davantage connu pour sa Weltklasse, le plus grand meeting d’athlétisme du monde avec ses 25 records du monde. Pendant ce temps-là, le rival local, Grasshopper, massivement soutenu par les banques, trustait les titres et les honneurs. Durant ces années de galère, le club n’a sans doute dû sa survie qu’au soutien inconditionnel de son président, Sven Hotz, qui a soutenu son club de cœur dans la quasi-indifférence générale. Mais, en 2003, le FC Zürich voit le bout du tunnel. Une accession aux huitièmes de finale de la Coupe UEFA en 1999 (éliminé par la Roma d’un jeune prodige prometteur, Francesco Totti) et une victoire en Coupe de Suisse 2001, marquent le retour du FCZ aux affaires. Et puis le football suisse est en pleine mutation : le FC Bâle, dopé par l’inauguration d’un nouveau stade et le soutien des géants pharmaceutiques locaux, entame un règne (presque) sans partage sur le football suisse. Mais derrière le Rhénans, il y a des places à prendre : Servette et Lausanne, les deux grands clubs lémaniques, sont en faillite, alors que Lucerne, Neuchâtel-Xamax, Sion ou St. Gall découvrent la difficulté de maintenir un club de pointe dans une ville de province. Et surtout, Grasshopper, l’ennemi juré, peu à peu lâché par les banques et pénalisé par un projet de nouveau stade qui patine, est contraint de rentrer dans les rangs. Le FC Zürich voit donc l’occasion de retrouver les avant-postes, derrière l’intouchable FC Bâle. Et, en 2003, c’est donc Lucien Favre qui est choisi pour mener cet ambitieux projet.

Le Röstigraben

Pour Lucien Favre, ce passage à Zürich constitue incontestablement un tournant dans sa carrière d’entraîneur : à 45 ans, c’est la première fois qu’il franchit la Sarine, la rivière qui marque la frontière linguistique de la Suisse, le fameux Röstigraben, la barrière de röstis. Jusque-là, il avait toujours joué ou entraîné dans la partie francophone du pays, avec une escapade d’un an à Toulouse comme joueur. Mais cette fois-ci, il passe en terres germanophones. Il avait peut-être un peu pratiqué l’Allemand en équipe nationale mais sinon il a dû ressortir ses rudiments scolaires de la langue de Goethe. Si ce n’est qu’à Zurich on ne parle pas le Hochdeutsch mais le Züritüütsch, le barbare dialecte local. Ce passage relativement tardif en terres germanophones explique sans doute en partie pourquoi le Vaudois n’est jamais très disert avec les médias : « Unser Gegner war sehr, sehr stark, wir haben sehr, sehr gut gespielt, wir können noch ganz, ganz viel besser spielen usw. ». Ceci dit, même dans sa langue maternelle, le Français, il n’a jamais été très expansif dans les médias. Autant en privé Lucien Favre peut parler des heures de football avec passion, autant il se méfie de la presse et il se contente en général du minimum syndical. Durant sa carrière de joueur, son franc-parler et ses émotions l’ont parfois amené à faire des déclarations aux médias qui lui ont ensuite été reprochées : depuis il évite d’en dire trop, même si parfois le naturel reprend le dessus. On l’a vu après le dernier Derby et ce fameux « Der Titel ist gespielt » dont il aurait mieux fait de s’abstenir.

La différence entre les parties francophones et germanophones de la Suisse n’est pas seulement linguistique mais aussi culturelle. Et cela vaut aussi en football. Ce n’est pas une vérité absolue mais dans la partie alémanique du pays, le jeu pratiqué est souvent plus musclé et plus physique alors qu’en terres francophones on est souvent plus portés sur la circulation et la technique. Et le FC Zürich était plutôt réputé pour son style combatif. Avant Lucien Favre, pendant plus de dix ans, s’étaient succédés des entraîneurs relativement adepte du Kampffußball, l’Autrichien Kurt Jara, l’Anglais Bob Houghton, l’Italo-Suisse Raimondo Ponte ou le Haut-Valaisan George Bregy, l’ancien concurrent de Lucien Favre en équipe de Suisse. Il n’y a guère que l’Alsacien Gilbert Gress, légende du RC Strasbourg, qui avait tenté d’imposer un football plus chatoyant, avec son 4-3-3 un peu démodé mais, malgré la victoire en Coupe de Suisse en 2001, l’expérience avait tourné court. Symbole de ce football zurichois plutôt viril, le capitaine Urs Fischer, celui-là même qui vient de faire monter Union Berlin en Bundesliga, part à la retraite à l’arrivée de Lucien Favre : au crépuscule de sa carrière, il n’avait pas forcément l’intention de troquer les scuds qu’il avait l’habitude d’envoyer vers ses attaquants contre les relances courtes et soignées demandée par son nouveau coach. Le défi était donc double pour Lucien Favre : vaincre la barrière de la langue mais aussi imposer une révolution culturelle dans le style de jeu du FC Zürich.

Le fameux Röstigraben

Le cauchemar

Et ce défi va très mal commencer : Zürich débute par trois défaites, la première concédée à la 86e sur le terrain du favori bâlois (2-1), à domicile contre Servette (0-1) puis à Berne contre  Young Boys avec notamment un but de Stéphane Chapuisat (2-1). Après six matchs et une défaite 1-0 dans le derby zurichois contre GC, le FCZ ne compte qu’un seul point au compteur. Le ton était donné : Zürich ne va pas quitter la dernière place du classement durant tout le premier tour ! Pas terrible pour une équipe qui ambitionnait une place dans les trois-quatre premiers… Après une nouvelle défaite sur la pelouse du petit FC Thoune, l’équipe de Lucien Favre boucle son Hinrunde avec seulement 14 points, 4 victoires, 2 nuls et 12 défaites, à 38 points du leader Bâle ! A la dernière place du classement. Derrière même le très modeste FC Wil. Pourtant, l’effectif ne manquait pas de qualité avec pas mal de joueurs d’expérience et de valeurs sûres du championnat suisse. Mais Lucien Favre ne trouvait pas la solution. La presse alémanique annonce et réclame presque quotidiennement le départ du Vaudois, l’entraîneur welsch (diminutif un peu péjoratif des Romands en terre alémanique) qui ne gagne pas. Et probablement que, dans la plupart des clubs du monde, un entraineur qui reste aussi loin des objectifs annoncés en début de saison, se serait fait virer. Mais à Zürich, celui qui décide de tout, c’est le président Sven Hotz. Il s’agissait d’un président-mécène à l’ancienne, pas un mec qui investit dans un club pour sa petite gloriole personnelle ou pour de basses raisons marketing comme un vulgaire Hopp ou Mateschitz, simplement un vrai amoureux du FCZ qui a décidé de s’investir et d’investir dans le club qui l’a fait rêver enfant quand il accompagnait son père au stade. Un affectif donc : il avait cru au discours et au projet de Lucien Favre, il n’allait pas changer aux premières difficultés. Et peut-être qu’il a vu ce que personne d’autre n’avait vu : derrière les défaites qui s’accumulaient, il y avait un projet de jeu qui se mettait en place, l’équipe n’avait pas lâché son entraîneur puisque sur les 12 défaites enregistrles 4 l’avaient été par 2 buts d’écart et 8 par un seul but, souvent concédé dans les dernières minutes. La roue pouvait donc tourner. Le président Hotz a donc décidé, malgré cette dernière place au classement, de donner encore du temps à Lucien Favre. S’il avait écouté la vox populi et changé d’entraîneur, nul doute que la carrière du Vaudois n’aurait jamais pris l’essor qu’elle a pris. Et l’avenir a donné raison à Sven Hotz…

Lucien Favre et Sven Hotz

Les derniers seront les premiers

Rigueur du climat oblige, en Suisse, la pause est plus longue en hiver qu’en été. C’est durant la trêve hivernale que les entraîneurs ont le plus de temps pour travailler avec leur équipe. Et Lucien Favre va mettre cette pause active à profit pour travailler tout ce qui n’avait pas fonctionné lors de ce 1er tour catastrophique. L’arrivée durant l’hiver du défenseur international roumain Iulian Filipescu, venu du Bétis Séville, va amener l’expérience et la sécurité qui manquaient à la défense du FCZ. Et Lucien Favre n’hésite pas à rajeunir son équipe et à imposer ses hommes : le Valaisan Johnny Leoni, indésirable dans son canton d’origine, évince le titulaire Davide Taini dans les buts, Alain Nef, le nouveau venu Marc Schneider, Blerim Dzemaili, Daniel Gygax ou encore Almen Abdi, tous des jeunes joueurs suisses, obtiennent davantage de responsabilité. Le redressement est spectaculaire : Zürich débute la deuxième partie de la saison par deux victoires. Les petits détails qui tournaient en sa défaveur lors de la phase aller commencent à tourner en sa faveur, à l’image de cette égalisation (2-2) arrachée à la 90ème par l’Arménien Petrosyan sur la pelouse des Young Boys, deuxièmes du classement. Le FCZ vit même une semaine de rêve en s’offrant deux victoires de prestige à cinq jours d’intervalle : 2-1 dans le derby zurichois sur la pelouse du Hardturm contre l’ennemi juré Grasshopper puis 1-0 contre le FC Bâle, leader incontestable et futur champion. Zürich quitte rapidement la dernière place et amorce une remontée fantastique au classement. Le club passe de la dernière à la quatrième place ! Pire équipe du premier tour avec 14 points, le FCZ est tout simplement la meilleure formation du deuxième avec 36 points en 18 matchs. Mieux que le champion Bâle (33) et son dauphin Young Boys (34), emmené par Stéphane Chapuisat, sacré meilleur buteur du championnat. Cerise sur le gâteau, le FC Zürich termine le championnat devant son rival local, Grasshopper.

En fait, il n’a manqué que deux choses pour que cette première saison de Lucien Favre, si mal engagée, ne vire au conte de fées : d’abord, deux points en championnat, soit l’écart qui sépare le FCZ après 36 matchs de la troisième place, synonyme de qualification européenne. Et surtout, une finale de Coupe de Suisse : en demi-finale, le tirage au sort débouche sur un derby zurichois. Le FCZ réussit une démonstration de football éblouissante et mène encore 5-2 à la 83ème au Hardturm, l’antre de l’ennemi GC. Mais les Sauterelles parviennent à inscrire trois buts dans les dernières minutes et égalisent dans les arrêts de jeu par Mladen Petric, le futur fuyard du Westfalenstadion. Avant de passer l’épaule en prolongations 6-5 grâce au magicien uruguayen Richard Nunez (tout ça pour aller perdre en finale contre le FC Wil…). Mais, même s’il ne débouche sur rien de concret (sinon d’éviter au moins une relégation qui était loin d’être une utopie à Noël), ce deuxième tour de feu permet à Lucien Favre de repartir pour une deuxième saison à Zürich.

Le travail a fini par payer

La Coupe, bis

Lucien Favre poursuit la cure de rajeunissement de l’équipe en lançant d’autres jeunes comme Florian Stahel ou Xavier Margairaz, un Vaudois comme lui dont il avait côtoyé le frère à Yverdon. L’arrivée du Roumain Mihai Tararache apporte de l’expérience en milieu de terrain. Et en attaque, le jeune Guinéen Alhassane Keita, jusque-là surtout réputé pour sa vitesse, commence à montrer d’indéniables talents de buteur. Ce n’est toutefois pas suffisant pour contrer l’armada du FC Bâle, emmené par son trio magique argentin Matias Delgado, Julio Hernan Rossi et Cristian Gimenez, une flopée d’internationaux suisses comme Pascal Zuberbühler, Philipp et David Degen, Reto Zanni, Marco Zwyssig, Murat Yakin, Patrick Müller ou Benjamin Huggel et le Croate Mladen Petric, qui a trahi son club de GC pour passer à l’ennemi bâlois. Bâle se détache rapidement et s’offre un nouveau titre, devant le surprenant FC Thoune. Zürich lutte pour la troisième place avec Grasshopper et Young-Boys et la combat finit en sa défaveur. Malgré une saison beaucoup plus régulière que la précédente, les Zurichois font un poil moins bien : deux points de moins et une cinquième place au classement.

Mais la relative déception est atténuée par la victoire en Coupe de Suisse : l’ogre FC Bâle éliminé très tôt dans la compétition par le FC Thoune, la voie est libre pour les outsiders. En demi-finale, le FC Zürich met fin au rêve de Stéphane Chapuisat, pour sa dernière saison dans l’élite, de remporter au moins une fois une Coupe nationale dans sa carrière en s’imposant 3-1 contre Young Boys. En finale, l’adversaire se nomme Lucerne. Comme quatre ans auparavant avec Servette contre Yverdon, dans ce même Parc Saint-Jacques, cette fois-ci plein à craquer, Lucien Favre ne laisse aucune chance à son adversaire : Daniel Gygax et Alhassane Keita deux fois donnent trois longueurs d’avance au FC Zürich et la réduction du score lucernoise en fin de match prend surtout des allures cosmétiques. Le FCZ l’emporte 3-1 et Lucien Favre empoche sa deuxième Coupe de Suisse en quatre ans. Au-delà de la victoire, le Vaudois est en passe de réussir sa révolution culturelle sur les bords de la Limmat : la qualité du jeu produit par le FCZ, sa circulation de balle et son brio offensif commencent à être reconnus partout en Suisse. Et le public commence à revenir en masse au Letzigrund qu’il avait longtemps déserté.

la Südkurve du Letzigrund

Les improbables renforts

Ce succès en Coupe de Suisse va donner du crédit à Lucien Favre et une légitimité pour pouvoir davantage imposer sa patte sur le recrutement. La presse a souvent fait état des relations compliquées que l’entraîneur de Saint-Barthélemy a entretenu avec ses dirigeants, notamment en ce qui concerne les transferts. Il est vrai que Favre a toujours été un entraîneur compliqué en matière de recrutement : il ne s’arrête jamais au curriculum vitae ou au palmarès d’un joueur. Il pourra refuser un joueur confirmé que lui proposent ses dirigeants parce qu’il l’estime pas assez technique ou pas adapté au jeu qu’il entend mettre en place. A l’inverse, il peut insister pour engager un joueur inconnu sans référence parce qu’il discerne en lui les qualités et le potentiel pour devenir une pièce essentielle de son puzzle. Forcément, pour un président, il faut une bonne dose de confiance en son entraîneur pour lui laisser carte blanche en matière de recrutement. Si le club engage des joueurs venus de nulle part et qu’ensuite cela se passe mal, les dirigeants vont devoir rendre des comptes pour avoir suivi les intuitions de leur entraîneur. Mais à Zürich, Lucien Favre a reçu cette confiance. A l’été 2005, le club perd sa star roumaine Adrian Ilie, il est vrai décevant lors de son passage au Letzigrund. Et pour le remplacer et tenter de combler les 20 points de retard concédée au terme de la saison 2004-2005 sur l’ogre bâlois, Lucien Favre va chercher deux jeunes joueurs dans les tréfonds de la deuxième division suisse : l’attaquant français Alexandre Alphonse, venu du FC La Chaux-de-Fonds, et celui qui deviendra son joueur fétiche, le meneur de jeu brésilien Raffael de Araujo, en provenance du FC Chiasso.

Raffael, le joueur fétiche

L’intouchable FC Bâle

Qualifié pour les tours préliminaires de la Coupe UEFA grâce à sa victoire en Coupe, le FC Zürich ne fait pas long feu dans la compétition. Après avoir sorti facilement le Legia Varsovie au 1er tour, le FCZ échoue à se qualifier pour les phases de groupe en perdant contre les Danois de Bröndby. Il va donc falloir se concentrer sur le championnat. La saison 2005-2006 tourne au duel entre le FC Bâle et le FC Zürich. Les deux clubs assurent le spectacle et affolent les compteurs : 47 buts en 18 matchs au 1er tour pour les Rhénans, 45 pour les Zurichois. Si Alphonse tarde un peu à trouver ses marques, Raffael, à 20 ans, s’impose immédiatement comme un joueur dominant en enquille les buts aux côtés de son compatriote Cesar et du Guinéen Keita. Mais cela ne suffit pas à contrecarrer la suprématie bâloise : à Noël, le FCB termine avec huit points d’avance sur Zürich. C’est surtout dans les confrontations directes que s’est faite la différence : les Bâlois ont remporté les deux matchs au sommet, 2-1 au Parc Saint-Jacques et 4-2 au Letzigrund. Le titre n’apparaît dès lors que comme une vue de l’esprit pour le FCZ, surtout qu’il perd un élément clé durant la trêve hivernale, le régulateur roumain Mihai Tararache, parti tenter sa chance en Bundesliga, au MSV Duisburg. Pour le remplacer, Lucien Favre tente un nouveau pari aventureux : Gökhan Inler. Ancien grand espoir du football suisse, Inler s’était fait recaler au FC Bâle et, à 21 ans, sa carrière était dans une impasse au provincial FC Aarau. Et pourtant, c’est lui que le FCZ a choisi pour venir tenir l’axe de son milieu de terrain. Le pari s’avérera un coup de maître et, aux côtés de son compère Blerim Dzemaili, Gökhan Inler s’imposera rapidement comme le moteur du jeu zurichois. Il deviendra même par la suite capitaine de l’équipe de Suisse et du SSC Napoli !

Gökhan Inler, la révélation inattendue

La course poursuite

Juste avant la pause hivernale, le FC Zurich avait percé une première brèche dans la suprématie bâloise sur le football suisse : les Zurichois créent l’exploit en allant s’imposer 4-3 au Parc Saint-Jacques sur la pelouse du grand FC Bâle en huitième de finale de la Coupe de Suisse. Cette victoire a donné des idées aux Zurichois qui entendaient bien relancer le championnat en recevant le FC Bâle pour l’ouverture du deuxième tour (avec dix clubs dans l’élite, chaque équipe s’affronte quatre fois par saison en Suisse). Mais les deux équipes se séparent par un match nul, Blerim Dzemaili répondant à la 75e à l’ouverture du score signée Mladen Petric, passé au FC Bâle, quatre minutes plus tôt. Zurich reste à huit points mais revient à six longueurs le week-end suivant, à la faveur d’une victoire 3-0 à Yverdon, alors que Bâle piétinait à domicile contre Schaffhouse (1-1). La course-poursuite est lancée. Le duel  est superbe et tient la Suisse en haleine. Les deux équipes survolent le championnat et se rendent coup pour coup. Mais Zürich ne parvient pas à profiter des rares faux-pas bâlois : quand Bâle concède le nul dans les arrêts de jeu à Thoune, Zürich sèche dans le derby zurichois contre Grasshopper (0-0). Et lorsque Bâle est tenu en échec à Saint-Gall en égalisant dans les arrêts de jeu (2-2), le FCZ concède lui l’égalisation à la 89e à Aarau (1-1). Lors de la 25ème journée, les hommes de Lucien Favre reviennent toutefois à quatre points du leader bâlois, tenu en échec à son tour par Aarau, à la faveur d’une victoire 4-1 contre Neuchâtel. Les Zurichois ratent toutefois une grosse occasion de revenir à deux longueurs du leader trois semaines plus tard en concédant le nul à domicile contre Schaffhouse (0-0), qu’ils étaient pourtant allé battre chez lui 4-1 une semaine plus tôt, alors que Bâle est battu à Berne par Young Boys.

Mladen Petric, l’ennemi

La Finalissima

L’écart repasse même à cinq points à sept matchs de la fin de la saison lorsque Zürich arrache le nul sur pénalty dans les arrêts de jeu contre Young Boys, alors que le FCB l’emporte dans le même temps contre Neuchâtel. Le championnat aurait pu être plié le week-end suivant : alors que Bâle écrase Aarau 5-1, Zürich est longtemps tenu en échec au stade de la Maladière par Neuchâtel-Xamax mais Alexandre Alphonse arrache la victoire de l’espoir à la 85e. A la faveur d’une victoire 6-0 contre Aarau, Zürich s’empare d’une meilleure différence de but que son rival lors de la 31ème journée. Anecdotique pensait-on, vu les cinq points d’écart séparant encore les deux clubs mais cela jouera un rôle décisif au décompte final. Car, à quatre journées de la fin, le FC Zürich reçoit un cadeau inattendu de son meilleur ennemi zurichois, Grasshopper : les Sauterelles tiennent en échec Bâle (1-1), alors que Zürich, mené 2-1 à Saint-Gall, arrache la victoire 2-3 grâce à un doublé du défenseur Marc Schneider dans le dernier quart d’heure. Grâce à cette mentalité de survivant, le FC Zürich redevient maître de son destin puisqu’il revient à trois points du FC Bâle à quatre journées de la fin et que les « hasards » du calendrier programmaient un choc entre les deux prétendants au titre lors de la dernière journée (le calendrier du deuxième tour était établi à la fin du premier et les dirigeants planifiaient toujours un choc entre les principaux prétendants au titre pour clore la saison, dans l’espoir d’avoir une « finale » du championnat). Lors des trois journées suivantes, c’est lae statu quo, Zürich remporte son derby contre GC 2-0, gagne à Thoune 3-1 et écrase Yverdon 4-1, Dans le même temps, Bâle bat Thoune 2-0, s’impose 3-1 à Yverdon et étrille Schaffhouse 4-0. Le championnat suisse 2005-2006 aura bien sa Finalissima : lors de l’ultime journée, Bâle reçoit son dauphin Zürich avec trois points d’avance mais une moins bonne différence de but (+46 contre + 49). Les données sont claires : un nul ou une victoire bâloise et le titre reste sur les bords du Rhin, une victoire zurichoise et il part sur les rives de la Limmat. Les Bâlois restent les favoris : ils jouent devant leur public, ils peuvent se contenter d’un match nul et ils ont davantage l’expérience de ce genre de match couperet puisqu’ils sont doubles champions de Suisse en titre.

Alhassane Keita, le buteur

Es ist erst vorbei wenn’s vorbei ist

Le 13 mai 2006 va donc marquer l’histoire du football suisse. Déjà parce que, rien à voir mais c’est là-bas que j’étais ce jour-là, un certain Stéphane Chapuisat jouait à La Chaux-de-Fonds le dernier match de sa fantastique carrière, un match qui n’est jamais arrivé à son terme : les orages ont rendu le terrain impraticable à la mi-temps et le match n’a jamais été terminé, dès lors que le résultat n’avait plus d’importance, le rêve de Chappi de finir en faisant remonter son club formateur, Lausanne, ayant été brisé par la victoire de l’autre prétendant à la promotion. Mais c’est quelques dizaines de kilomètres plus loin, à Bâle, que se jouait le match qui nous intéresse. Le Parc Saint-Jacques est bien entendu comble et en ébullition pour cette Finalissima du championnat suisse. La partie débute bien mal pour le FC Zürich : après 28 minutes, Lucien Favre a déjà perdu deux joueurs sur blessure, ses deux créateurs brésiliens Cesar et Raffael. Déjà deux changements d’utilisés et surtout la perte de deux éléments-clés (26 buts à eux deux dans la saison). Mais il en fallait plus pour démoraliser ce Zürich qui avait cravaché toute la saison derrière le FC Bâle pour s’offrir cette finale. Et à la 31ème, Alhassane Keita reprend à bout portant un centre d’Alain Nef et ouvre la marque, jetant un gros de coup froid sur le Parc Saint-Jacques. Après avoir caracolé en tête toute la saison, Bâle est dépassé et Zürich virtuellement champion.

Favre & Keita

Mais les Rhénans, devant leurs fans, n’allaient pas abandonner leur double couronne si facilement. La pression monte en deuxième mi-temps, le gardien Leoni retarde l’échéance mais il doit s’avouer vaincu à 20 minutes de la fin sur un coup-franc de Mladen Petric. Bâle est à nouveau champion ! La fin de match est folle, les Bâlois galvaudent quelques occasions de tuer définitivement le championnat mais, au début des arrêts de jeu, ils s’accrochent toujours à ce match nul qui leur permet de remporter leur troisième titre d’affilé. Les organisateurs préparent déjà la remise du trophée pour les Bâlois et les forces de sécurité prennent place devant les fans zurichois, pour les empêcher de venir perturber le sacre de leur adversaire. A dix secondes de la fin des arrêts de jeu, un défenseur bâlois a l’opportunité d’expédier le ballon dans le camp adverse et d’assurer le titre mais il dégage en touche. Celle-ci est très rapidement jouée et le latéral Florian Stahel centre pour le Roumain Iulian Filipescu qui fusille le gardien Pascal Zuberbühler (qui deviendra un mois plus tard le gardien le plus invincible de l’histoire de la Coupe du Monde – aucun but encaissé en 390 minutes de jeu au Mondial 2006). Devant la Muttenzerkurve, l’antre des fans bâlois ! Et le premier but de la saison pour Filipescu, version suisse de Patrick Andersson privant Schalke du Meisterschale en 2001. Il n’y aura même pas le temps pour l’engagement, Zürich a bien arraché le titre à la dernière seconde de la saison, au détriment du favori bâlois. Le premier titre du club depuis 25 ans ! Les fans bâlois, qui s’apprêtaient à envahir le terrain pour fêter le titre, sont fous de rage et ils envahissent quand même le terrain pour laisser éclater leur colère. La remise du trophée est un peu chaotique mais peu importe. C’est un triomphe pour Lucien Favre. Et le plus beau des cadeaux à son président Sven Hotz, qui l’a toujours soutenu dans les moments difficiles et qui peut se retirer après 20 ans de présidence sur un premier titre.

La dernière seconde du championnat 2005-2006: l’instant où Iulian Filipescu fait tout basculer

SDF

Le revers d’un titre de champion en Suisse, surtout pour un club qui n’a pas d’immenses moyens comme Zürich, c’est que cela place ses joueurs sous le feu des projecteurs. Et qu’ils sont donc très convoités. Ainsi, après son sacre en 2006, le FCZ perd les deux héros de la Finalissima, le Roumain Iulian Filipescu, parti en Bundesliga au MSV Duisburg, et le Guinéen Alhassane Keita, meilleur buteur du championnat 2005-2006, qui part enrichir son compte en banque et enterrer sa carrière prometteuse en Arabie Saoudite. Un autre obstacle vient compliquer la défense du titre de champion de Suisse : le FC Zürich se retrouve à la rue, sans stade ! En effet, la ville de Zurich devait accueillir l’Euro 2008 et il était initialement prévu pour cela de raser et reconstruire la Hardturm, le stade du rival Grasshopper. Mais le projet, pourtant accepté en votation populaire, a été bloqué (la première pierre n’a toujours pas été posée en 2019…) par les recours et la guérilla judiciaire menés par quelques voisins et organisations écologistes hystériques. Pour éviter l’humiliation que l’Euro en Suisse se déroule sans la plus grande ville du pays, il est finalement décidé de retaper le Letzigrund, l’antre du FCZ. Et donc, le stade n’est pas disponible lors de la saison 2006-2007 pour cause de travaux. Désormais sans domicile fixe, le FCZ est contraint d’aller disputer ses matchs « à domicile » dans l’antre de son ennemi de toujours, le Hardturm de Grasshopper. Forcément un crève-cœur pour les fans.

Fans du FCZ en exil au Hardturm, l’antre de l’ennemi GC

Favre vs. Trapattoni, Matthäus & die Dosen

Mais il n’y a guère le temps pour larmoyer. Le champion de Suisse devait passer deux tours préliminaires pour accéder aux phases de groupe de la Ligue des Champions et le premier obstacle est de taille : le Red Bull Salzburg. Dietrich Mateschitz débute ses investissements nauséabonds dans le football et le RB Salzburg n’est pas encore le club ferme de Leipzig mais plutôt la maison de préretraite du Bayern Munich. Le club autrichien aligne en effet plusieurs mercenaires venus de Bundesliga comme Christian Tiffert (Stuttgart) et les anciens Munichois Thomas Linke, Nico Kovac et Alexander Zickler. Pour diriger cet effectif bâti à coup de millions, RB a engagé le légendaire Giovanni Trapattoni, assisté du Ballon d’Or Lothar Matthaüs. Et pourtant, malgré leur immense expérience, les Autrichiens se font surprendre par l’enthousiasme et la qualité du jeu produit par les jeunes Zurichois au match aller au Hardturm. Les garçons de Lucien Favre mettent le feu au match et prennent deux longueurs d’avance après 20 minutes avec des buts d’Alhassane Keita (pour ses adieux, avant son départ en Arabie) et Cesar. Mais les expérimentées Dosen ne paniquent pas et réduisent le score par, paradoxalement, celui qui était encore le grand espoir du football suisse, plus jeune buteur de l’Euro 2004 (contre le France de Zidane), Johan Vonlanthen. Ce but suffit au bonheur de Giovanni Trapattoni, échaudé par le début de match tonitruant des Zurichois, et il décide alors de fermer la porte, surtout que son équipe se retrouve réduite à dix. Et l’Italien s’y entend comme personne lorsqu’il s’agit de cadenasser un match. Malgré ses efforts et sa supériorité numérique, le FCZ ne parvient pas à inscrire d’autres buts qui lui auraient donné un peu d’air avant le retour en Autriche. Et les Dosen vont faire parler leur expérience lors du retour à Salzburg : trop tendres, les Zurichois concèdent deux buts évitables sur des erreurs défensives, permettant à Christian Tiffert et Alexander Zickler (sur pénalty) de porter la marque à 2-0. Les champions de Suisse se procureront de nombreuse occasions de réduire la marque et d’arracher la prolongation, en vain, c’est bien le truc artificiel de Mateschitz qui accède au tour suivant. Une élimination rageante, tant les Zurichois ont dominé aussi bien le match aller que le retour mais ils ont péché par naïveté et l’expérience était clairement du côté des Dosen. Une première expérience un peu amère en Ligue des Champions donc pour Lucien Favre.

Deux légendes et l’argent de Red Bull pour priver Zürich de Ligue des Champions

Bâle vs. Zürich, acte II

La saison 2006-2007 va tourner, comme la précédente, à un duel pour le titre entre le FC Bâle et le FC Zürich. Sauf que cette fois, le duel va mettre plus longtemps à s’installer et les rôles seront inversés : c’est le FCZ qui fait la course en tête et le FCB dans le rôle du chasseur. Vexé par le dénouement invraisemblable et la perte du championnat devant leurs fans, les Rhénans sont bien décidés à récupérer leur bien. Mais le début de saison est compliqué : les Bâlois sont encore sous le choc de cette désillusion, ils doivent débuter la saison à huis-clos, le Parc Saint-Jacques ayant été sanctionné pour les émeutes qui ont suivis la Finalissima contre Zürich et le nouvel attaquant venu du Borussia Dortmund, le Sud-Africain Delron Buckley, n’est pas le renfort escompté. En revanche, Zürich réussit un départ de rêve : quatre matchs, quatre victoires, onze buts marqués, un seul encaissé. Le début de l’automne est toutefois plus compliqué pour les joueurs de Lucien Favre. Ils sont notamment battus au Parc Saint-Jacques 2-1 par le FC Bâle, égarent quelques points ici ou là et doivent laisser la tête du classement à quelques outsiders : tour à tour, le FC Sion, le FC Saint-Gall et Grasshopper s’installent au commandement du championnat de Suisse. Le FC Zürich reprend toutefois le leadership à son rival zurichois lors de la quinzième journée en s’imposant 1-0 dans le derby contre les Sauterelles grâce à un but d’Eudis, un jeune Brésilien venu d’Yverdon, encore un pari de Lucien Favre, tout comme un autre Vaudois, Alain Rochat, venu renforcer la défense après une expérience ratée en France. Lors de la journée suivante, les Zurichois consolident leur première place en dominant Bâle 3-2 avec des buts d’Eudis, Xavier Margairaz et Blerim Dzemaili. Ils ne quitteront plus la tête du classement. A la mi-saison, après 18 matchs,  Zürich est leader avec huit points d’avance sur Sion et Saint-Gall, neuf sur Grasshopper et surtout dix sur le FC Bâle. La défense du titre est en bonne voie.

Le chasseur devenu proie

Dans le rôle du chasseur derrière le FC Bâle la saison précédente, le FC Zürich va passer dans le rôle du chassé. Si le FC Saint-Gall fait un moment illusion en début de deuxième tour, c’est rapidement le FC Bâle qui va reprendre la casquette du chasseur. La concurrence est larguée et, comme douze mois auparavant, le championnat de Suisse va vivre au rythme d’un mano à mano passionnant entre le FCZ et le FCB. Et les quelques soucis du premier tour sont oubliés, le chasseur bâlois attaque maintenant à l’artillerie lourde. Avec l’éclosion de deux jeunes joueurs formés en Suisse mais ayant choisi d’évoluer avec l’équipe nationale de leur pays d’origine, le Serbe Zdravko Kuzmanovic (futur Stuttgart) et surtout le Croate Ivan Rakitic (futur Schalke et Barcelone), les Bâlois disposent d’une puissance de feu considérable : outre les deux joueurs précités, un autre traître, Mladan Petric (aussi formé en Suisse mais ayant opté pour le damier croate), l’Australo-Serbe Ivan Ergic (venu de la Juventus), les internationaux australiens Scott Chipperfield et Mile Sterjovski, le Brésilien Eduardo, l’Equatorien Felipe Caicedo (qui partira ensuite à Manchester City) ou encore le Terminator suédois Daniel Majstorovic et l’international japonais Koji Nakata (ex-Marseille) en défense… Le Panzer bâlois fond sur sa proie zurichoise et, en remportant les deux confrontations directes des 26 èmes et 29èmes journées, 1-0 au Hardturm avec un but d’Ivan Rakitic et 4-2 au Parc Saint-Jacques avec encore un doublé de Rakitic, les Bâlois reviennent à cinq longueurs du leader Zürich. Puis, deux matchs nuls zurichois plus tard à Saint-Gall et contre Thoune, à une seule longueur. Il reste cinq matchs, Bâle a effacé neuf des dix points de retard qu’il comptait au début du deuxième tour, le momentum est clairement de son côté alors que la pression est sur les épaules de la jeune équipe zurichoise. La revanche bâloise paraît en marche. Et Zürich voit s’évanouir ses rêves de doublé Coupe-championnat en s’inclinant à domicile en demi-finale à la 92ème contre Lucerne alors qu’il menait encore 2-1 à quinze minutes du terme.

Il aura fallu aller batailler pour ce deuxième titre

Le miracle de Berne

Pourtant, Zürich se donne un peu d’air le week-end suivant en reprenant trois longueurs d’avance, à la faveur d’une victoire 3-0 à Aarau et d’un nul de Bâle contre Schaffhouse (2-2). Mais la semaine d’après, c’est au tour de Zürich de piétiner contre Schaffhouse (0-0), alors que Bâle explose Grasshopper 3-0. A nouveau un point d’avance pour le FCZ. Et, alors que Bâle s’impose sans sourciller contre Sion et Lucerne, Zürich est tout près de perdre la tête et sans doute le titre lors des deux journées suivantes : les Zurichois doivent attendre les 20 dernières minutes pour dominer Lucerne 2-0 grâce à des buts du Brésilien Cesar et du Tunisien Santos. Mais c’est surtout lors de l’avant-dernière journée à Berne que les Zurichois auraient pu tout perdre. Les Zurichois mènent deux fois au score mais les Young-Boys égalisent par Hakan Yakin à quinze minutes de la fin : Bâle est virtuellement leader du championnat. Mais les joueurs de Lucien Favre sauvent leur première place en arrachant la victoire à la 89e par Almen Abdi. Des vrais miraculés, qui vont pouvoir aborder l’ultime journée avec un point d’avance sur leur rival bâlois. Cette année-là, il n’y a pas de confrontation directe entre les deux prétendants au titre : Bâle reçoit Young Boys alors que Zürich a l’occasion d’assurer son deuxième titre d’affilé « à domicile » dans le derby dans l’antre du Hardturm de son ennemi héréditaire Grasshopper. Inutile de préciser que les Sauterelles n’ont aucune envie de voir leur rival zurichois fêter le titre dans leur propre stade et qu’elles vont tout faire pour empêcher le sacre du FCZ.

Bis

Au Parc Saint-Jacques, Bâle met d’emblée la pression : les Rhénans ouvrent la marque après deux minutes par Sterjovski et Eduardo inscrit le 2-0 après 15 minutes… Match plié, le score ne bougera plus. J’étais au Joggeli ce soir-là et, pour être franc, on s’est un peu ennuyés : les Bâlois étaient virtuellement champions avec un point d’avance sur Zürich, toujours en échec 0-0 dans son derby, mais les regards étaient tournés vers les rives de la Limmat où un seul petit but pouvait permettre au FCZ de reprendre la tête. Et ce but, il va tomber juste avant la mi-temps grâce au Tunisien Santos. Les hommes de Lucien Favre sont à nouveau en tête ! Mais ils vont trembler jusqu’au bout : ils auraient pu tout perdre à dix minutes de la fin du championnat lorsque le gardien Leoni détourne une frappe du Rekordmeister GC sur la latte. La chance avait choisi son camp et, dans les arrêts de jeu, Xavier Margairaz, le jeune Vaudois de Rances, encore un pari de Favre, inscrit le but de la délivrance en reprenant un coup-franc renvoyé par le gardien adverse. Zürich conserve son titre de champion de Suisse avec un point d’avance sur Bâle. Et, cerise sur le gâteau, grâce à une victoire acquise dans le stade et grâce à une victoire sur son ennemi héréditaire GC. L’extase pour les supporters. Comme si le BVB était sacré avec un point d’avance sur le Bayern après une victoire dans la Turnhalle d’Herne-West lors de l’ultime journée…

Lucien Favre et Xavier Margairaz: deux Vaudois au sommet du championnat suisse

La « trahison »

Lucien Favre devenait ainsi le premier entraîneur à fêter deux titres consécutifs avec le FCZ depuis Timo Konietzka. L’ancien Borusse en avait même gagné trois entre 1974 et 1976. Le Vaudois ne se donnera pas la chance de réussir la passe de trois. En effet, peu après les festivités du titre, il décide de quitter Zürich et la Suisse pour répondre favorablement à l’offre du Hertha Berlin. La séparation s’est faite dans la douleur. Le nouveau président zurichois, Ancillo Canepa, qui avait remplacé Sven Hotz quelques mois plus tôt, a même parlé de trahison : le néophyte dans le football qu’il était comptait beaucoup sur son entraîneur pour construire la suite, il a été déçu de le voir filer en Bundesliga. Mais d’un autre côté, Lucien Favre pouvait-il vraiment refuser ? A Zürich, il avait atteint le maximum de ce qu’il pouvait faire avec ces deux titres consécutifs. Le club n’avait pas les moyens de se renforcer pour jouer un rôle en vue en Ligue des Champions. Ni même de garder ses meilleurs joueurs : Margairaz (Osasuna), Inler (Udinese) et Dzemaili (Bolton), soit le cœur du milieu de terrain, étaient annoncés partants. Et la puissance financière du FC Bàle allait tôt ou tard lui permettre de récupérer sa suprématie sur le championnat suisse (les Bâlois remporteront neuf des dix titres suivants !). Et puis, pour un entraîneur suisse, une offre en Bundesliga, cela ne se présente en général qu’une fois dans une carrière, il ne faut surtout pas laisser passer le train. Ainsi donc, après quinze ans en Suisse où il avait tout gagné, deux promotions, deux coupes de Suisse et deux titres de champion, à 50 ans et après avoir patiemment appris et mûri son métier d’entraîneur, Lucien Favre donnait une nouvelle orientation à sa carrière et quittait sa patrie pour rejoindre le Hertha Berlin, ce même club qu’il avait démonté quelques années plus tôt dans son Olympiastadion en Coupe d’Europe avec Servette. Elu entraîneur de l’année en Suisse en 2006 et 2007, il était temps d’aller tenter l’aventure à l’étranger, dans le championnat le plus populaire du monde.

Timo Konietzka, trois titres avec Zürich. Lucien Favre ne fera pas aussi bien: il part rejoindre le championnat dont Timo fut le premier buteur

Si tu as raté le début: partie I.

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Julien Mouquin

Un jour, je suis passé devant le Westfalenstadion, j'ai vu de la lumière et j'y suis entré. Depuis, je n'en suis jamais vraiment sorti.

4 Commentaires

  • Quel magnifique article, Julien ! Voilà tout un pan de la carrière d’entraîneur de Lulu raconté avec une précision et un sens du détail impressionnant ! ( à envoyer au principal intéressé, je crois que ça lui ferait plaisir 😉 )

    Et pour moi, comme suiveur assidu, que de grands souvenirs, son époque sur le banc du FC Echallens (ah, le match retour des finales de promotions contre Tuggen, ah les engueulades à Dodo Mivelaz et Thierry Pittet, mais qui les a fait tellement progresser finalement 🙂 …)

    On se réjouit de lire la troisième partie, Hertha, Gladbach, Nice, BVB !

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