Aujourd’hui, l’Association de la jeunesse auxerroise et le Borussia Dortmund évoluent sur deux planètes complètement différentes. Mais il fut un temps où les duels entre Bourguignons et Westphaliens étaient devenus presque un classique des Coupes d’Europe. L’AJA et le BVB se sont en effet affrontés six fois en dix ans. Si, en France, beaucoup retiennent encore le but annulé de Lilian Laslandes lors de quart de finale aller de Ligue des Champions en 1997 au Westfalenstadion, à Dortmund on garde surtout le souvenir du 20 avril 1993 et de cette qualification pour la finale de la Coupe UEFA au Stade de l’Abbé-Deschamps au bout du suspense après le pénalty de Stéphane Mahé arrêté par Stefan Klos. 

C’est une époque que les plus jeunes d’entre vous n’ont pas connue. En 1992, la Coupe d’Europe des clubs champions est devenu la Ligue des Champions. Le principal changement, c’était de passer d’une formule uniquement à élimination directe à l’introduction de phases de groupe. Mais, dans sa première version, la Ligue des Champions restait réservée exclusivement aux clubs champions de chaque pays. Ce n’est que plus tard qu’elle a dérivé pour devenir la mortifère exhibition commerciale pour nantis actuelle. Donc, pour participer à la Ligue des Champions 1992-1993, il fallait d’abord remporter le titre dans son pays. Et le Borussia Dortmund est passé tout près de s’inviter à la première Ligue des Champions. A quatre minutes près en fait.

Une lutte à trois

La Bundesliga 1991-1992 se jouait exceptionnellement à 20 équipes, pour accueillir les deux meilleurs clubs du défunt championnat de RDA, Dynamo Dresde et Hansa Rostock. Et les favoris présumés n’ont pas répondu aux attentes : le tenant du titre, Kaiserslautern, n’a pas été en mesure de défendre son trophée, le Bayern Munich a raté sa saison (seulement 10e) et le Werder Brême s’est un peu trop dispersé dans son épopée victorieuse en Coupe d’Europe des vainqueurs de Coupe (2-0 en finale contre le Monaco d’Arsène Wenger).  Ce sont donc trois clubs que l’on n’attendait pas forcément qui se sont disputés le Meisterschale 1992 : il y avait d’abord l’Eintracht Francfort, une équipe qui a marqué l’histoire de la Bundesliga par son jeu extrêmement offensif et spectaculaire avec Andreas Möller, Lothar Sippel, le Ghanéen Anthony Yeboah ou le Norvégien Jørn Andersen, dirigés par le Serbe Dragoslav Stepanovic, l’entraîneur qui avait révélé un jeune joueur nommé Jürgen Klopp au Rot-Weiss Frankfurt.

Plus pragmatique était le VfB Stuttgart de Christoph Daum, articulé autour de l’ancien gardien de Dortmund Eike Immel, d’un jeune talent venu d’Allemagne de l’Est Matthias Sammer, du champion du monde Guido Buchwald, du fantasque Maurizio Gaudino et d’un buteur au nom illustre, Fritz Walter, homonyme du héros de la Coupe du Monde 1954, Torjäger de la Bundesliga cette saison-là. Et le troisième prétendant, ce fut le Borussia Dortmund. Après une saison 1990-1991 ratée (10e), le BVB décide de ne pas poursuivre l’aventure avec Horst Köppel, l’entraîneur qui avait ramené le premier trophée au club après 23 ans de disette en gagnant la Pokal 1989. Dortmund décide d’offrir une première chance sur un banc en Allemagne à un jeune entraîneur venu de Suisse où il avait fait des miracles : Ottmar Hitzfeld. Le premier choix de celui que l’on n’appelait pas encore Gottmar a été de faire venir un attaquant inconnu de 21 ans qu’il avait affronté en Suisse mais qui n’avait guère brillé lors de ses six premiers mois en Allemagne, à Uerdingen, Stéphane Chapuisat. Un pari gagnant puisque, dès sa première saison au BVB, le jeune Helvète termine deuxième buteur de la Bundesliga avec 20 réussites. Entouré des héros de la finale de 1989, Helmer, Mill, Schulz, Rummenigge, Lusch, Kutowski, Zorc et compagnie, Hitzfeld et Chapuisat vont s’inviter dans la lutte pour le Meisterschale, à la surprise générale. Le BVB fait même un moment la course en tête mais cède le commandement après une défaite 4-2 dans un match au sommet au Neckarstadion contre le VfB Stuttgart. Mais, lors de l’avant-dernière journée, le Borussia, à la faveur d’une victoire 3-1 contre Leverkusen parvient à recoller à ses deux rivaux, tenus en échec par Wattenscheid et Brême. Si bien que, avant la 38ème et dernière journée, Francfort, Stuttgart et Dortmund se retrouvent à égalité de points en tête du classement !

Der Krimi

En cas d’égalité de points, le titre se joue à la différence de buts et l’Eintracht (+36) part avec un net avantage sur le VfB (+29) et le BVB (+18). Les trois prétendants au Meisterschale terminent tous leur saison à l’extérieur : Stuttgart affronte a priori la tâche la plus compliquée avec un déplacement à Leverkusen, sixième et à la lutte avec Köln et Kaiserslautern pour une place européenne. Francfort et Dortmund rendent visite à des équipes en danger de relégation, Hansa Rostock pour SGE et un klein Revierderby à Duisburg pour le BVB. L’après-midi début parfaitement pour le Borussia puisque, dans un Wedau envahi par une marée jaune et noire, Stéphane Chapuisat ouvre le score après neuf minutes. Le BVB est virtuellement champion !

L’affaire prend une tournure encore plus intéressante lorsque le futur Dortmundois Martin Kree ouvre le score sur pénalty pour Leverkusen contre Stuttgart. Les Souabes parviennent toutefois à égaliser avant la pause, également sur pénalty, par Fritz Walter. Mais à la pause, le BVB est toujours en tête, un point (c’était encore la victoire à deux points) devant ses rivaux Francfort et Stuttgart, toujours en échec. A l’heure de jeu, l’Eintracht encaisse même l’ouverture du score à l’Ostsee-Stadion mais égalise trois minutes plus tard. Le suspense est total : Dortmund, qui mène toujours 1-0, est virtuellement champion, mais il suffirait d’un but de SGE ou du VfB pour qu’ils repassent en tête. Les choses se compliquent pour Stuttgart avec l’expulsion de Matthias Sammer à dix minutes de la fin. Cinq minutes avant le terme de la saison, le BVB est toujours leader et le titre lui tend les bras. Francfort se rue à l’attaque pour marquer ce but qui lui offrirait le titre mais il se fait piéger en contre et concède la défaite 2-1 la 90e à Rostock, finissant la saison à la troisième place. Le drame va survenir à la 86ème minute au Ulrich-Haberland-Stadion de Leverkusen envahi par 13’000 fans du VfB sur les 20’000 places que comptait le stade : le petit ailier Ludvig Kögl, celui-là même qui avait ouvert le score pour le Bayern en 1987 lors de la finale de Coupe des Champions perdue contre Porto et Madjer, déborde sur la gauche. Son centre trouve la tête du grand Guido Buchwald qui offre la victoire 2-1 et le titre au VfB Stuttgart. Malgré sa victoire 1-0 à Duisburg, le BVB termine deuxième, à égalité de points avec le nouveau champion mais battu à la différence de buts ! Une cruelle désillusion mais, le lendemain, 30’000 fans salueront leurs héros sur la Friedensplatz : dès sa première saison dans la Ruhr, Ottmar Hitzfeld a su rallumer la flamme et il ne lui a manqué que quatre malheureuses minutes pour ramener à Dortmund ce Meisterschale qui le fuyait depuis 1963…  Ce n’était que partie remise.

Retour à Glasgow

Privé de titre, le BVB doit donc disputer la Coupe UEFA 1992-1993. On estimait à l’époque que la mal nommée C3 était la plus dense de toutes les compétitions européennes puisque, à l’exception des champions et des vainqueurs de la coupe, elle réunissait toutes les meilleures équipes de chaque pays. Et l’édition 1992-1993 ne fait pas exception à la règle avec un plateau royal : une armada allemande avec Dortmund, Francfort, Kaiserslautern et Köln,  Real Madrid, Valence, Manchester United, Juventus, Real Sociedad, Galatasaray, Sporting et Benfica Lisbonne, Dynamo Kiev, Celtic Glasgow, Naples, PSG, Anderlecht, le finaliste sortant AC Torino et le tenant du titre Ajax Amsterdam… Heureux présage, le BVB, qui  a perdu le patron de sa défense Thomas Helmer, parti pour les millions du Bayern durant la pause, mais récupéré le champion du monde Stefan Reuter, débute par le même adversaire que lors de son épopée victorieuse en Coupe des vainqueurs de Coupe 1966 : Floriana La Vallette. Vainqueur 1-0 à l’aller à Malte, le Borussia se fait une petite frayeur au retour au Westfalenstadion en étant mené 2-1 après 17 minutes et donc virtuellement éliminé par les amateurs maltais…Juste une minute, le temps pour nos Borussen d’égaliser, avant de dérouler en deuxième mi-temps et de s’imposer 7-2, avec un hat-trick de Frank Mill dans les dernières minutes.

Les choses vraiment sérieuses débutent au deuxième tour, avec le Celtic Glasgow, tombeur du 1. FC Köln au premier tour. Un but de Stéphane Chapuisat, sur une passe de son compère danois Flemming Povlsen, à vingt minutes du terme, permet au BVB d’empocher une courte victoire 1-0 à l’aller au Westfalenstadion. Pas vraiment une sécurité avant le déplacement au Celtic Park, où Köln, vainqueur 2-0 à l’aller, s’était fait renverser 3-0 au tour précédent. Et ça débute très mal puisque les Bhoys ouvrent le score dès la 13ème: c’est l’égalité parfaite sur l’ensemble des deux matchs et l’enfer semble promis à nos Borussen. Mais, en sept minutes en début de deuxième mi-temps, Stéphane Chapuisat éteint le Celtic Park, d’abord en trompant lui-même le légendaire gardien irlandais Pat Bonner puis en servant le 1-2 victorieux à son capitaine Michael Zorc. 27 ans après la finale victorieuse contre Liverpool à Hampden Park, le BVB revient à nouveau de Glasgow, de Celtic Park cette fois, avec un succès 2-1. Mais cette fois-ci- l’aventure ne faisait que commencer…

L’exploit contre l’AS Roma

En huitièmes de finales, le Borussia tire le Real Saragosse du jeune entraîneur Victor Fernandez, lequel était en train, simultanément à Johan Cruyff à Barcelone, de révolutionner le football espagnol avec un jeu beaucoup plus offensif. Deux ans plus tard, cette équipe de Saragosse remportera d’ailleurs la Coupe d’Europe des vainqueurs de Coupe à Paris contre Arsenal, avec le lob victorieux mythique à 50 mètres de Mohamed Nayim sur David Seaman. Mais les Espagnols seront atomisés par la puissance et l’engagement borussen lors de la première mi-temps du match aller au Westfalenstadion : Chapuisat, Zorc sur pénalty et Povlsen donnent trois longueurs d’avance au BVB à la mi-temps ! « Dans la course, dans le jeu et dans le combat c’était à la limite la plus élevée », déclara Ottmar Hitzfeld. Saragosse était toutefois parvenu à préserver un peu d’espoir en ramenant le score à 3-1 après la pause. Et, au retour, les Blanquillos n’étaient qu’à un but de la qualification après l’ouverture du score de l’Uruguayen Gustavo Poyet. Mais l’inévitable Stéphane Chapuisat a ramené le Borussia à égalité de son pied gauche magique à l’heure de jeu et le 2-1 final inscrit sur pénalty à l’ultime minute par le héros de la finale de la Coupe du Monde 1990 Andreas Brehme n’a pas remis en question la qualification du BVB.

L’obstacle était encore plus haut en quart de finale : l’AS Roma. A l’époque, la Serie A dominait l’Europe du football et cette Coupe UEFA était souvent considérée comme une Coupe d’Italie bis, tant les clubs transalpins étaient souvent surreprésentés dans le dernier carré. La Roma alignait une équipe redoutable, avec à sa tête le vieux sorcier Vujadin Boskov qui, quelques mois plus tôt, avait emmené la Sampdoria jusqu’aux prolongations de la finale de la Coupe des Champions à Wembley contre le grand Barcelone de Cruyff. Les Romains pouvaient compter sur le roc brésilien Aldair (champion du monde 1994) en défense, un milieu de terrain de feu avec le champion du monde 1990 Andreas Häßler, le canonnier serbe Sinisa Mihajlovic, champion d’Europe 1991 avec l’Etoile Rouge Belgrade, et le Prince de Rome, Giuseppe Giannini, meneur de jeu de la Squadra Azzurra, où il a longtemps fait de l’ombre à Robert Baggio. Et en attaque les internationaux Andrea Carnevale et Ruggerio Rizzitelli. Mais à l’aller, dans un Olimpico envahi par les fans jaunes et noirs, le BVB résiste bien et ne s’incline que sur une volée surpuissante à l’angle de la surface de Mihajlovic.

1-0, selon Hitzfeld « pas un résultat particulier, ni particulièrement mauvais mais pas particulièrement bon ».  Un but à rattraper, ce n’était pas insurmontable dans le chaudron au Westfalenstadion. A l’époque, notre stade favori ne pouvait accueillir que 36’000 fans en Coupe d’Europe, le mouvement ultra n’avait pas encore essaimé en Allemagne mais le public était beaucoup plus local et ouvrier. Les chants descendaient de toutes les tribunes et le public faisait vraiment corps avec son équipe sur chaque action. Le BVB a su se montrer patient car il fallait absolument empêcher les Italiens de marquer ce fameux but à l’extérieur qui aurait fait très mal. C’est donc d’abord par une agressivité et un combat de tous les instants que les Borussen ont étouffé les attaques italiennes. Et cette pression a fini par payer peu avant la pause : sur un renvoi dans l’axe, Michael Schulz arme une frappe qui traverse une forêt de joueurs et finit au fond des filets. Egalité parfaite sur l’ensemble des deux matchs. Mais le Borussia fait la différence dès le retour des vestiaires sur un centre parfait de Knut Reinhardt pour le tête de Lothar Sippel. Le BVB avait beaucoup investi sur cet attaquant arrivé l’été précédent de Francfort mais il n’a jamais justifié les espoirs placés en lui. Sauf ce soir-là contre la Roma où son coup de tête envoyait le Borussia en demi-finale ! Il restait encore 40 minutes à tenir, un combat épique, Flemming Povlsen manque la balle de break en tirant sur le gardien Cervone puis sur le poteau, Andrea Carnevale expédie une balle de qualification à côté à cinq minutes de la fin mais le BVB a tenu et a validé sa qualification après quatre interminables minutes d’arrêt de jeu.

AJ Auxerre

En demi-finale, le tirage au sort attribue l’AJ Auxerre au BVB. A priori, pas le pire des tirages, si l’on songe que les deux autres demi-finalistes étaient la Juventus du Turin et le Paris-Saint Germain du moustachu Artur Jorge avec Ricardo, Roche, Kombouaré, Le Guen, Valdo, Weah, Ginola qui avaient renversé le grand Real Madrid de Hierro, Luis Enrique, Butragueno, Zamorano et autres Prosinecki en quart de finale (4-1 au retour, après avoir perdu 1-3 à Bernabeu). Mais l’Auxerre de Guy Roux était un nom qui commençait à compter en France et en Europe. Le mythique entraîneur bourguignon arrivait chaque saison à sortir de jeunes talents ou à relancer des joueurs en perdition. Et son 4-3-3 à l’ancienne, avec libéro, un vrai 10 et deux ailiers de débordement scotchés le long de leur ligne de touche était capable de bousculer toutes les défenses. D’ailleurs, en quarts de finale, l’AJA avait sorti le tenant du titre, l’Ajax Amsteradam de Louis van Gaal, Danny Blind, Frank de Boer, Edgar Davids, Jari Litmanen, Wim Jonk, Dennis Bergkamp et autres Marc Overmars grâce à une démonstration éblouissante au match aller au stade de l’Abbé-Deschamps (4-2).

Le BVB n’abordait pas cette demi-finale dans les meilleures dispositions puisque l’effectif était un peu court pour jouer sur tous les tableaux et, en Bundesliga, les blessés s’accumulant, il avait fallu laisser filer le Werder Brême vers le titre. Et c’est privé de Reinhardt, Schulz, Mill, Povlsen, Sippel et du nouveau renfort Matthias Sammer, arrivé de l’Inter Milan durant l’hiver mais pas encore qualifié en Coupe d’Europe, que le Borussia aborde cette demi-finale. Mais la puissance allemande fait la différence : à l’heure de jeu, un centre de Gerhard Poschner et une frappe déviée de Steffen Karl portent le Borussia au commandement. A dix minutes de la fin, Stéphane Chapuisat s’amuse avec la défense bourguignonne mais est séché par William Prunier. C’est pénalty mais la frappe de Michael Zorc est détournée par le gardien international français Bruno Martini. Notre capitaine s’est racheté à trois minutes du terme en reprenant de la tête un corner de Gerhard Poschner. 2-0, le matelas apparaît confortable avant le retour au provincial Stade de l’Abbé-Deschamps.

Le Borussia vacille…

Mais à l’époque, les différences de style entre les pays étaient plus marquées qu’aujourd’hui et le BVB avait une équipe vieillissante mais peu expérimentée sur le plan international, vu la longue absence du club des joutes européennes. Et si, à l’aller, la puissance allemande avait fait merveille, au retour le Borussia va souffrir mille maux face à la virtuosité du petit meneur de jeu Correntin Martins et à la vitesse des ailiers Pascal Vahirua et Christophe Cocard. Et, dès le 8ème de jeu, sur une longue ouverture de Daniel Dutuel, Correntin Martins se joue de la défense centrale westpahlienne et ouvre le score. Auxerre a déjà refait la moitié de son retard. Le BVB souffre comme rarement, le gardien Stefan Klos multiplie les parades pour maintenir son équipe dans le match et, lorsque le puissant centre-avant Gérald Baticle parvient à l’éliminer, il ajuste la transversale devant le but vide. Bien sûr, il suffirait au Borussia de marquer une seule fois pour forcer Auxerre à inscrire quatre goals mais, ce soir-là, Stéphane Chapuisat n’était pas réussite et voit deux de ses frappes passer juste à côté. Finalement, à force de rompre, le Borussia va finir par craquer, sur ce qui aurait dû être son point fort : une balle arrêtée. Mais, sur un coup franc, de Pascal Vahiruha, le grand Michael Schulz est battu par l’élévation monstrueuse de Frank Verlaat, un Hollandais formé à l’Ajax mais révélé au Lausanne-Sports, en même temps sur son adversaire du soir, Stéphane Chapuisat. 2-0, égalité parfaite sur l’ensemble des deux matchs. Il reste dix-huit minutes à jouer et le BVB est au bord au KO : dans la minute suivante, Pascal Vahirua et Christophe Cocard partent seuls au but mais, au moment où le jeune attaquant auxerrois pensait marquer dans le but vide, le défenseur Günter Kutowski revient de nulle part pour sauver sur sa ligne… Un miracle. Comme celui réalisé du pied par Stefan Klos devant Vahirua à bout-portant. Après avoir (un peu) abusé des pertes de temps, le BVB finit par atteindre les prolongations, on ne sait trop comment.

La délivrance au bout du suspense

Celles-ci vont mal débuter avec l’expulsion de Kutowski pour deux avertissements. Le climat est électrique à l’Abbé-Deschamps et Auxerre est à son tour réduit à dix après l’expulsion de Raphaël Guerreiro (un homonyme mais aucun lien avec notre actuel n°13). Finalement, plus rien ne sera marqué, les deux équipes sont à bout de force après un combat épique et il faut recourir à la séance fatidique des tirs au but pour les départager. Dans les buts, deux jeunes gardiens : côté auxerrois, le futur champion du monde Lionel Charbonnier, 25 ans, remplaçant le titulaire Martini, côté dortmundois Stefan Klos, 21 ans, promu titulaire, choix courageux, par Ottmar Hitzfeld à son arrivée, au détriment du légendaire et idole du Westfalenstadion Teddy de Beer. Mais les deux gardiens ne vont guère avoir l’occasion de se mettre en évidence. Je me souviens parfaitement de cette séance de tirs au but, c’est l’une des premières fois que j’ai vibré avec le BVB. Bien sûr, derrière ma télévision, ce ne sont pas tout à fait les mêmes émotions qu’au stade mais c’était le début d’une passion. Je ne connaissais rien du Borussia et de son histoire, je ne savais même situer Dortmund sur une carte, j’avais juste ouï dire que c’était une ville affreuse avec plein d’usines et de charbon mais c’est là que jouait Stéphane Chapuisat ; à l’époque c’était très rare de voir un Suisse évoluer à ce niveau-là.

Et pas n’importe quel Suisse : Stéph, de Lausanne, l’enfant prodige du club de mon enfance, le Lausanne-Sports, qu’il avait ramené (presque) jusqu’au sommet avant de partir tenter sa chance en Allemagne. Celui auprès duquel on allait, tout gamins, quémander des autographes après les matchs au vénérable stade de la Pontaise. Forcément, si quelqu’un m’avait dit, ado devant ma TV durant cette séance de tirs au but haletante que « un jour tu seras abonné au Borussa Dortmund et tu boiras des coups tous les week-ends avec les furieux derrière le but en jaune et noir », ou « un jour tu auras un appartement dans cet étrange ville de Dortmund » ou encore « un jour tu joueras contre Chapuisat », je l’aurais traité de fou. Pourtant, les trois se sont réalisés (même si les matchs contre Chappi, c’était en seniors U32)…

Bref, revenons à cette série de tirs au but. Le BVB tire en premier. Karl, Chapuisat, Reinhardt, Schulz et Zorc transforment sans problème. Mais côté auxerrois, Vahirua, Prunier, Laslandes, Verlaat et Dutuel en font de même, il n’y a guère que sur le premier tir de Vahirua que Klos a effleuré le ballon. 210 minutes de jeu, 10 tirs au but et toujours l’égalité parfaite entre Auxerre et Dortmund. Il faut passer à la mort subite et faire tirer ceux qui n’avaient pas voulu y aller dans la première série. Parmi ceux qui s’étaient défilé au BVB, il y avait l’un des plus expérimentés, le presque trentenaire Michael Rummenigge. Hitzfeld lui avait promis : « Si c’est toujours égalité après les cinq premiers, tu devras y aller ». Le frère de Kalle s’exécute et transforme d’un contre-pied imparable. 5-6. C’est alors le défenseur Stéphane Mahé, l’un des meilleurs hommes du match, qui s’élance. Sa frappe ras de terre est un peu molle et Stefan Klos a la main ferme pour l’arrêter et expédier le BVB en finale ! Au douzième pénalty… D’un seul coup, il devient le « Held von Auxerre » et rentre dans le cœur de tous les supporters du Borussia. Vingt-sept ans après la finale de Glasgow remportée contre Liverpool, le Borussia Dortmund accède à la deuxième finale européenne de son histoire, après deux décennies de galère, deux faillites manquée de justesse, quatre saisons de Regionalliga et une nouvelle relégation manquée miraculeusement en 1986.

Rendez-vous avec l’Histoire

La finale contre la redoutable Juventus Turin de Giovanni Trapattoni est sans doute arrivée un peu tôt dans le processus de reconstruction du Borussia. Malgré l’ouverture du score de Michael Rummenigge au Westfalenstadion au match aller après deux minutes, l’expérience et le réalisme des Italiens ne laisseront aucune chance au Borussia : les Dino et Robert Baggio, Andreas Möller, Jürgen Kohler, Julio Cesar, Antonio Conte et autres Gianluca Vialli crucifient le BVB : 3-1 à l’aller au Westfalenstadion, 3-0 au retour au Stadio delle Alpi, l’écart était trop grand.

Mais le Borussia avait pris rendez-vous avec l’histoire et l’entraîneur Hitzfeld, le manager Meier et le président Niebaum ont pris conscience de l’écart qui les séparait d’un ténor de la Serie A. Et ils ont tout fait pour réduire en faisant (re)venir massivement des joueurs d’Italie : Möller, Kohler, Heinrich, Sousa, Cesar, Riedle rejoindront Sammer et Reuter dans la Ruhr les années suivantes. Et, après deux nouveaux échecs en Coupe UEFA contre des Italiens (1/4 de finale de Coupe UEFA 1993-1994 contre l’Inter Milan et 1/2 de finale de Coupe UEFA 1994-1995 contre la Juventus), le Borussia touchera au Graal le 28 mai 1997 en devenant champion d’Europe contre cette même Juventus.

Mais rendez-vous était également pris avec l’AJ Auxerre puisque les duels entre Bourguignons et Westphaliens deviendront presque un classique des Coupes d’Europe dans la décennie suivante : en 1996-1997, sur la route de son triomphe en Königsklasse, le BVB  a sorti Auxerre en quart de finale. Le match aller au Westfalenstadion a fait couler beaucoup d’encre en France avec le but refusé pour un jeu dangereux pas évident sur une bicyclette de Lilian Laslandes mais le BVB était au-dessus : victoires 3-1 au Westfalenstadion et 1-0 au retour à l’Abbé-Deschamps dans un match beaucoup mieux maîtrisé que cette demi-finale mythique de 1993. Et puis les deux clubs se retrouveront dans le même groupe de Ligue des Champions en 2002-2003 : le BVB s’était imposé 2-1 au Westfalenstadion avant de perdre 1-0 à l’Abbé-Deschamps dans un match sans enjeu puisqu’Arsenal et Dortmund avaient déjà obtenu leur qualification pour le tour suivant au détriment d’Auxerre et du PSV Eindhoven. La dernière page à ce jour de la saga épique entre le Borussia Dortmund et l’AJ Auxerre, gageons qu’il faudra encore patienter quelques années pour retrouver une Auxerre – BVB aussi palpitant que cette demi-finale de 1993…

Coupe UEFA 1992-1993, demi-finale retour, 20 avril 1993 :

AJ Auxerre – Borussia Dortmund 2-0 (1-0). Aller: 0-2. 5-6 tirs au but

Stade de l’Abbé-Deschamps, 18’500 spectateurs (guichets fermés).

Arbitre : M. Muhmentaler (Suisse).

Buts : 8e Martins (1-0), 72e Verlaat (2-0).

Tirs au but: Karl (0-1), Vahirua (1-1), Chapuisat (1-2), Prunier (2-2), Reinhardt (2-3), Laslandes (3-3), Schulz (3-4), Verlaat (4-4), Zorc (4-5). Dutuel (5-5), Rummenigge (5-6). Mahé (5-6, arrêt Klos).

AJ Auxerre: Charbonnier; Goma (100e Saïb), Prunier, Verlaat, Mahé; Dutuel, Guerreiro, Martins; Cocard, Baticle (106e Laslandes), Vahirua. Entraîneur: Guy Roux.

Borussia Dortmund : Klos; Kutowski, Schmidt, Schulz; Karl, Lusch (74e Mill), Zelic (104e Grauer), Zorc, Reinhardt; Rummenigge, Chapuisat. Entraîneur: Ottmar Hitzfeld.

Avertissements: 51e Kutowski, 70e Schulz, 78e Cocard, 80e Prunier, 100e Guerreiro.

Expulsions: 98e Kutowski (2e avertissement), 106e Guerreiro (2e avertissement).

Catégories : Retro

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