Il fut un temps, pas si lointain, où le Borussia Dortmund et le Bayern Munich n’évoluaient absolument pas sur la même planète en termes d’effectif, de budget et de classement. Mais c’était aussi une époque où le Westfalenstadion n’était pas encore infesté de parasites venus prendre des selfies avec des billets à 200€ pour le « Klassiker au Signal Iduna Park » mais rempli d’une armée de fidèles stoïques malgré les désillusions et toujours prêts à sublimer leur équipe pour un impossible exploit. Ce fut le cas ce 26 janvier 2007 où la magie du Westfalenstadion, sous la neige, avait permis aux smicards dortmundois de renverser l’armada bavaroise, avec un entraîneur qui n’aura réussi à gagner qu’un seul autre match à la tête du BVB.

Sevrés de football pendant six semaines, les supporters allemands attendaient ce choc entre le Borussia Dortmund et le Bayern Munich avec impatience. Les 80’000 et quelques billets se sont arrachés en quelques minutes et, comme pendant la Coupe du Monde, un « Public- Viewing » a été organisé dans la Westfalenhalle voisine pour permettre aux fans dépourvus de billets de suivre la rencontre sur écran géant. C’est un engouement incroyable pour un club qui n’occupe que la 9e place du classement, à quatorze points des leaders. Si l’on en juge par l’état d’ébriété de la plupart des supporters en arrivant au stade, l’après-midi de travail n’a pas dû être très productive dans la Ruhr en ce vendredi, beaucoup ayant manifestement anticipé l’apéro de fin de semaine. Comme l’année précédente, BVB – Bayern se jouera sous la neige au Westfalenstadion (les flocons cesseront de tomber après 30 minutes de jeu). Cela n’empêche pas les fans de prendre d’assaut les Biergarten et les innombrables stands bières jouxtant le stade. Nous nous joignons à eux pour ingurgiter les premières DAB (la bière locale) de la soirée, après un petit détour pour visiter le nouveau Fanshop du BVB, dont c’était l’inauguration (celui de l’August-Lenz-Haus, lui-même remplacé par le Fanwelt en 2015 ; auparavant, la boutique du BVB c’était juste deux vieilles dames qui vendaient trois écharpes et deux maillots dans l’une des arcades de l’entrée du Rote Erde… une autre époque).

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@ Julien Mouqin / GenerationWS

Oliver Kahn et ses bananes

A Dortmund, l’avant match est toujours un spectacle à lui tout seul : en l’occurrence, le stade est plongé dans la pénombre, alors qu’un groupe de hard-rock, juché sur une scène montée dans un coin du stade, égrène quelques solos de guitare qui se mêlent aux chants montant de la Südtribüne. Puis les lumières se rallument et une quarantaine de drapeaux, représentant tous les pays dans lesquels le BVB compte un Fans Club, sont amenés sur le terrain. Petite entorse à la tradition, le « You’all never walk alone » n’est pas diffusé ; en revanche, le classique « Heja BVB » retentit pour saluer l’arrivée des joueurs. D’emblée, le Bayern se montre détestable : Oliver Kahn fait retarder le coup d’envoi pour faire enlever les quelques bananes que la Südtribüne lui a adressées. Après deux minutes de jeu, Van Bommel commet une agression sur Kringe qui aurait mérité pour le moins un carton jaune mais l’arbitre ne bronche pas. En revanche, trois minutes plus tard, il avertit Pienaar pour une intervention tout à fait correcte (le Sud-Africain frisera même l’expulsion peu après). Comme Barcelone, Paris et quelques autres nantis, le Bayern fait partie de ces clubs qui sont rarement désavantagés par les arbitres. Et qui sont tellement surpris les rares fois où ils le sont qu’ils en font toute une polémique.

Héros suisses

Ces petites injustices seront vite oubliées lorsque Dede dépose le ballon sur la tête d’Alexander Frei qui laisse Oliver Kahn sans réaction. Un but magnifique qui fait exploser le Westfalenstadion une première fois. Le Borussia mène au score, joue bien et domine, mais le Bayern reste le Bayern, une équipe qui peut marquer à tout moment, même quand elle n’est pas dangereuse. C’est ce qui arrivera à la 25e sur un coup franc lointain de Sagnol qui, après une déviation, s’en ira taper le pied de Van Buyten et finira sa course au fond des filets. Un but qui ne ressemble à rien, comme les Munichois en marquent tant, mais ça fait quand même 1-1 et tout est à refaire pour le BVB. Pour noyer notre dépit, on commande une Warsteiner à un vendeur de bière itinérant (c’était une bonne idée, les vendeurs de bière dans les gradins mais vendre une bière non-dortmundoise au Westfalenstadion était suicidaire, l’expérience n’a pas duré). Dortmund accuse le coup et connaît dix minutes difficiles ; les situations chaudes se succèdent devant le gardien Weidenfeller, qui multiplie les sorties dans le vide. Le BVB réagira sur un centre parfait de Degen pour Kringe dont la tête sera stoppée du bout des doigts par Kahn. Je le réécris une fois, pour être sûr que tu as bien compris : un centre parfait de Degen ! D’ailleurs, de tout le match, malgré d’incessantes montées offensives, le Bâlois ne centrera pas une seule fois derrière le but. Les mauvaises langues diraient que c’est pour cela qu’il neige mais ce n’est pas notre genre.

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@ Julien Mouqin / GenerationWS

Par les ailes

Le Bayern prendra l’avantage peu avant la pause sur une invraisemblable bourde défensive. Même avec mon équipe de cinquième ligue, je ne vois pas des choses pareilles. C’est la Bundesliga : Brzenska veut protéger un ballon anodin pour son gardien Weidenfeller qui reste scotché sur sa ligne et l’inévitable Makaay parvient à tendre le pied pour pousser le ballon au bon endroit. Malgré la présence de 8’000 Bavarois, un silence de cathédrale s’abat sur le temple de la Strobelallee. Sans avoir réussi à aligner trois passes de suite, le Bayern s’en ira boire le thé (et nous les DAB) avec un but d’avance. Le nouvel entraîneur du BVB, le charismatique Jürgen Röber, a dû trouver les mots justes à la pause pour remonter le moral de ses troupes car Dortmund entame fort la seconde période. Et sera justement récompensé à la 57e sur un centre de Dede à destination de Frei pour un but quasiment similaire au premier, sauf que cette fois Kahn a plongé, en vain. Le BVB s’est paradoxalement créé la plupart de ses occasions en passant pas les ailes, alors même que Röber a supprimé les ailiers chers à son prédécesseur van Marwijk et évolue avec deux demis de couloir qui sont en fait des milieux axiaux reconvertis, Kringe et Tinga (auteur d’un match énorme). Mais les dédoublements sur les côtés et le considérable apport offensif de Degen et Dede ont posé des problèmes insolubles au Bayern et à ses latéraux vedettes, Sagnol et Lahm.

L’hystérie

Le Westfalenstadion était encore en train de célébrer l’égalisation lorsqu’un corner de Kruska a trouvé la tête d’Alex Frei, déviée pour arriver sur le Brésilien Tinga  qui n’a plus eu qu’à pousser la balle dans le but vide. Un goal de raccroc comme en marque souvent le Bayern : c’est donc un peu l’arroseur arrosé, ou plutôt, vu la météo, l’enneigeur enneigé. Le stade chavire de bonheur. Dans l’enthousiasme général, le speaker Nobby Dickel attribue le but à Steven Pienaar. Même si en Allemagne on carbure plutôt à la bière, c’est avec jubilation que nous braillons, lors de l’annonce du but, « pinard » avec les 80’708 spectateurs (moins les Bavarois). A 3-2 c’est un autre match qui commence, surtout que le Bayern doit attaquer face au mur jaune de la Südtribüne qui est en incandescence. Malgré la fébrilité de Weidenfeller, dont tous les dégagements retombent sur un attaquant adverse, le Bayern ne parviendra plus guère à se montrer dangereux et à remettre en cause le succès de prestige de Dortmund. Felix Magath, pour justifier le « modeste » 3e rang du Bayern à Noël, avait expliqué qu’il avait préparé son équipe pour qu’elle soit au top pour le deuxième tour. Ce n’était manifestement pas le cas à Dortmund et la presse ne s’est pas faite prier pour se gausser du mentor bavarois. Ceci dit, malgré leur médiocre prestation du Westfalenstadion, il serait prématuré d’enterrer les Munichois, dont on connaît les ressources. Néanmoins, avec six points de retard sur la tête du classement, ils n’ont plus qu’un droit à l’erreur limité s’ils entendent conserver leur titre.

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Alex Frei en héros

Revenant de blessure, Alex Frei n’avait pas 90 minutes dans les jambes et cédera sa place à la 73e, s’offrant bien évidemment au passage la standing ovation du Westfalenstadion. Avec deux buts et un assist, le buteur d’ « unser Nati » a bien entendu été l’homme du match et a été gratifié de notes extrêmement flatteuses dans la presse. Comme les quatre buts passés à l’OM et à Barthez l’avaient révélé aux yeux du grand public français, son doublé face à Bayern et à Kahn, lancera véritablement sa carrière allemande après un premier tour en demi teinte. Le 4-4-2 prôné par Röber, qui lui permet de bouger sur tout le front de l’attaque, lui conviendra mieux que le 4-3-3 de Van Marwijk. J’ai donc l’impression qu’Alex Frei sera un client très sérieux pour disputer le titre de roi des buteurs de la Bundesliga aux Klose, Makaay et autres Pantelic. Lors d’un changement d’entraîneur, il est important d’entrer tout de suite dans les plans du nouvel arrivant, surtout si l’équipe gagne. Nos deux Suisses du BVB ont brillamment réussi l’examen de passage et ne devraient pas venir gonfler la trop longue liste de nos internationaux en délicatesse dans leur club.

L’éphémère Röber

Quant au BVB, le résultat et la manière entrevus contre le Bayern laisse augurer un deuxième tour beaucoup plus riche en satisfactions que le premier. Une qualification européenne n’apparaît pas utopique, même s’il faudra parvenir à rééditer le même type de performance, pas seulement dans les matchs de gala mais aussi lorsqu’il faudra batailler contre Mainz, Cottbus ou Bochum. Sur ce plan-là, c’est raté : quatre jours plus tard, le BVB perdait contre la lanterne rouge Mainz d’un certain Jürgen Klopp et Jürgen Röber, qui avait entamé si brillamment son mandat par sa victoire contre le Bayern, sera viré après deux défaites contre Cottbus et Bochum (!) et seulement huit matchs (2 victoires, Bayern et Gladbach, 6 défaites) à la tête du BVB, qu’il a laissé en grand danger de relégation. C’est Thomas Doll qui lui avait succédé et avait permis d’assurer le maintien et même à finir la saison en apothéose en privant Schalke du titre lors de l’avant-dernière journée. Après le match, direction le Bierhaus Stade, qui est un restaurant en début de soirée, un pub de supporters au milieu et une disco branchée jusqu’au bout de la nuit. Trois ambiances mais une constante : la DAB coule à flot. Du coup, la victoire du BVB a été dignement fêtée !

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Borussia Dortmund – Bayern Munich 3-2 (1-2).

Westfalenstadion, 80’708 spectateurs (guichets fermés).

Arbitre : M. Gräfe.

Buts : 12e Frei (1-0), 25e Van Buyten (1-1), 42e Makaay (1-2), 57e Frei (2-2), 59e Tinga (3-2).

Dortmund : Weidenfeller ; Degen, Brzenska, Metzelder, Dede ; Tinga, Kruska, Pienaar (86e Amedick), Kringe ; Smolarek (46e Valdez), Frei (73e Sahin). Entraîneur: Jürgen Röber.

Bayern : Kahn ; Sagnol, Lucio, Van Buyten, Lahm ; Salihamidzic (46e Demichelis), Van Bommel (80e Scholl), Schweinsteiger, Karimi (61e Podolski) ; Makaay, Pizzaro. Entraîneur Felix Magath.

Avertissements : 5e Pienaar, 38e Van Bommel, 81e Weidenfeller, 83e Pizzaro.

Notes : Borussia sans Wörns ni Kehl (blessés), le Bayern au complet.

Classement (18 matchs) : 1. Werder 39 2. Schalke 39 3. Bayern 33 4. Stuttgart 32 5. Hertha 30 6. Leverkusen 28 7. Nürnberg 26 8. Dortmund 25 9. Bielefeld 23 10. Cottbus 20 11. Francfort 20 12. Hanovre 20 13. Wolfsburg 19 14. Aachen 19 15. Bochum 18 16. Mönchenagladbach 15 17. Hambourg 14 18. Mainz 14.

À propos de l'auteur

Julien Mouquin

Un jour, je suis passé devant le Westfalenstadion, j'ai vu de la lumière et j'y suis entré. Depuis, je n'en suis jamais vraiment sorti.

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