Il s’agit d’un lieu incontournable des stades germaniques, l’un des éléments essentiels qui ont fait du championnat d’Allemagne la ligue la plus populaire du monde et un passage obligé pour tout fan digne de ce nom avant un match de Bundesliga : le Biergarten ! Explication vaguement historico-sociologique du phénomène, avant, dans une seconde partie, la présentation des principaux Biergarten du Westfalenstadion et des autres stades allemands.

Biergarten Rote Erde au Westfalenstadion

Biergarten. Littéralement, le jardin de la bière. C’est là que débute nécessairement un match de Bundesliga pour tout fan allemand qui se respecte. D’ailleurs, on parle très souvent de Bundesliga (ou de Fußball) Erlebnis, soit d’expérience Bundesliga ou football plus que d’un match. Car une journée de championnat en Allemagne, c’est bien davantage que 90 minutes de football : c’est toute une atmosphère qui commence bien avant l’heure du coup d’envoi et se termine bien après le coup de sifflet final. Bien sûr, il y en aura toujours pour aller s’agglutiner avec les clients dans les files interminables du Fanshop avant le match puis se précipiter au stade prendre leur ration de selfies avant de partir dès la fin de la rencontre.

Biergarten à Dresden

Ceux-là auront vu le match comme un touriste, un peu comme le mec qui passe deux semaines en Grèce ou en Egypte en n’ayant rien vu d’autre que la plage de l’hôtel, le bar de l’hôtel, la piscine de l’hôtel, le jardin de l’hôtel et la disco de l’hôtel. Il est peut-être allé dans le pays mais sans aucune immersion dans la culture locale ni échange avec les autochtones, une vision superficielle du pays. C’est pareil pour un match de Bundesliga : si tu veux vivre le phénomène comme un fan local, cela passe forcément par une halte aux Biergarten pour bien s’immerger dans l’ambiance et faire des rencontres. Pour, un jour, ne plus se rendre au match comme simple touriste de passage mais pour devenir un acteur de toute l’effervescence festive qui fait le succès de la Bundesliga, par exemple en devenant membre d’un fanclub ou en développant des amitiés et des rituels d’avant-match.

Waterloo Biergarten à Hanovre

Au sommet            

Pour comprendre le rôle du Biergarten, il faut faire un peu d’histoire du football allemand et de son développement. On peut remonter à 1990. Le football germanique est alors au sommet. Entre 1972 et 1990, l’équipe nationale de ce qui était encore l’Allemagne de l’Ouest a disputé sept finales majeurs, quatre gagnées (Coupe du Monde 1974 et 1990, Euro 1972 et 1980), trois perdues (Coupe du Monde 1982 et 1986, Euro 1976). Au niveau des clubs et des Coupes d’Europe, la Bundesliga est clairement le deuxième championnat du continent, derrière la Serie A et ses riches présidents mécènes. Mais même les grands clubs italiens, à une époque où le nombre d’étrangers est strictement limité à trois par équipes, font largement appel à des mercenaires venus d’Allemagne car c’était tout simplement la nation référence : Brehme, Matthäus et Klinsmann puis Sammer à l’Inter, Reuter, Kohler, Möller à la Juvents, Häßler à la Roma puis à la Juve, Berthold et Völler à la Roma, Doll et Riedle à la Lazio, Briegel à la Sampdoria etc. L’Allemagne est au sommet de la planète football et elle semble destinée à y rester pour longtemps car, avec la réunification du pays, ce dernier s’enrichit d’un réservoir de 16’000’000 d’habitants, dont quelques excellents footballeurs (Sammer, Doll, Thom, Kirsten etc.) issus de l’ex-République démocratique allemande, alors que la seule République fédérale allemande dominait déjà la planète football.

L’Allemagne championne du monde en 1990

Le déclin

Mais l’Allemagne qui gagne peut avoir parfois tendance à devenir arrogante. Et à se reposer sur ses lauriers. Les Allemands ont ainsi cru que leur domination sur le football était acquise et qu’ils n’avaient plus besoin de travailler pour maintenir leur suprématie. A l’inverse, ceux qui étaient les éternels battus de chaque Coupe du Monde ont su se réformer et se mettre au travail pour réinventer leur football. La France a développé ses centres de formation. L’Espagne, sous l’influence notamment de Johan Cruyff, a su transformer sa Liga, championnat brutal et violent dans les années 1980, en référence sur le plan technique. En Italie, Arrigo Sacchi a réinventé complètement la tactique pour rompre avec le vieux catenaccio et l’Angleterre, après les années d’isolement consécutives à la catastrophe du Heysel, a commencé à largement accueillir des entraîneurs et joueurs étrangers pour sortir de son bon vieux kick n’rush. L’Allemagne est longtemps restée sourde à ces profondes mutations ; elle est restée campée sur les recettes qui avaient fait son succès d’antan, soit d’abord la puissance athlétique, la condition physique, la volonté, la rage de vaincre, quelques créateurs sortis un peu de nulle part et des Bomber en attaque, capables d’assurer une efficacité maximale. Mais elle a pris un immense retard sur le plan technique mais surtout tactique. Des concepts comme le pressing ou la défense de zone ont mis très longtemps à percer dans un pays longtemps resté figé sur le modèle du libéro décroché dix mètres derrière sa défense et du marquage individuel. Le sélectionneur national Joachim Löw a déclaré un jour qu’il n’avait jamais songé à devenir entraîneur pendant sa carrière de joueur en Allemagne car l’aspect tactique n’était jamais abordé à l’entraînement ou dans les préparations de match. Ce n’est que lorsqu’il est allé terminer sa carrière dans des modestes clubs de séries inférieures en Suisse qu’il a découvert que le métier d’entraîneur impliquait aussi une préparation tactique.

Les années sombres du football allemand… mais des stades toujours pleins

La génération sacrifiée

Pendant dix ans, entre 1990 et 2000, l’Allemagne a pris un sérieux retard dans la formation des jeunes. C’est l’échec au premier tour de l’Euro 2000 qui a permis une prise de conscience et une profonde réforme du système de formation. Mais cette révolution mettra une dizaine d’années à porter ses fruits et ce n’est qu’à partir de 2010 qu’on a retrouvé une équipe d’Allemagne vraiment au top et capable de rivaliser techniquement et tactiquement avec la concurrence. Entre-temps, il y a eu toute une génération sacrifiée à laquelle il manquait les bases tactiques et technique élémentaires pour le football de haut niveau. Ceux qui ont connu la Bundesliga dans les années 2000 comprennent de quoi je veux parler : certes, c’était spectaculaire parce qu’il y avait beaucoup de buts mais c’était surtout en raison de l’insigne faiblesse des défenses et du néant de l’organisation tactique. Il se marquait davantage de buts qu’aujourd’hui, alors que le niveau des attaquants étaient bien plus faibles qu’actuellement. Avant la Coupe du Monde 2006, Jürgen Klinsmann expliquait que son équipe d’Allemagne serait obligée de jouer de manière offensive car il n’avait pas de joueurs qui savaient défendre. Il suffit de regarder sur les bancs de Bundesliga cette saison pour comprendre à quel point il y a eu une génération sacrifiée : la plupart des entraîneurs actifs dans les années 2000 en Bundesliga n’y entraînent plus aujourd’hui, Friedhelm Funkel (Düsseldorf), élu meilleur entraîneur de la saison 2018-2019, faisant un peu figure de dernier des Mohicans et d’exception qui confirme la règle. Et il y a très peu de joueurs actifs à cette époque, qui seraient aujourd’hui en âge d’entraîner, qui sont à la tête d’équipe de Bundesliga. Même les plus glorieux, comme par exemple Stefan Effenberg, ont échoué. Tout simplement parce que cette génération n’a pas reçu les bases tactiques indispensables lorsque ses représentants étaient eux-mêmes joueurs. Les clubs de Bundesliga préfèrent largement confier leur première équipe à des jeunes entraîneurs souvent autodidactes et sans passé de joueurs, qui ont d’abord appris les bases théoriques dans les livres et les ont développées avec des équipes de jeunes, des clubs de divisions inférieures, de Suisse ou d’Autriche, bien davantage que sur le terrain et dans les vestiaires de Bundesliga de la fin des années 1990 et du début des années 2000.

10’000 fans de Köln à Bochum en 2008 pour un combat d’arrière-garde en Bundesliga

Le naufrage

Certes, l’Allemagne reste l’Allemagne. Il y une culture du résultat et de la victoire telle que, même dans ses années de vaches maigres, elle n’a jamais complètement disparu de la circulation comme ont pu le faire la France, l’Italie ou l’Angleterre qui ont carrément été privées d’Euro ou de Coupe du Monde en périodes de crise. Mais le titre européen de la Mannschaft en 1996 ou la victoire du Borussia Dortmund en Ligue des Champions 1997 s’appuyaient encore beaucoup sur la génération glorieuse championne du monde en 1990. La victoire du Bayern lors de la Königsklasse 2001 ou les finales de la Mannschaft et de Leverkusen en 2002 s’appuyaient d’abord sur un groupe solide et quelques individualités comme Effenberg, Ballack ou Kahn que sur une véritable qualité collective.

Le Ligue des Champions 1997 du BVB

D’ailleurs, alors qu’il débutait seulement le travail de reconstruction entamé en 2000, le football allemand touchait le fond en 2004 : la Mannschaft est éliminée au premier tour de l’Euro 2004 après un match nul contre la Lettonie et une défaite contre la République Tchèque, déjà qualifiée et qui alignait ses remplaçants. La même année, la Bundesliga ne finit que 15ème du ranking UEFA, derrière des pays comme la Norvège ou la Hongrie, après les performances pitoyables de ses clubs en Coupes d’Europe. Cette année-là, seuls Stuttgart (éliminé par Chelsea) et le Bayern Munich (sorti par le Real Madrid) ont passé l’hiver en Coupe d’Europe. Les autres ? La débandade ! Dortmund, sorti en qualification de la Ligue des Champions par Bruges puis par Sochaux en 1/32e de la Coupe UEFA (0-4), Schalke éliminé au même stade par les Danois de Bröndby,  Hertha Berlin, Kaiserslautern et Hambourg battus au 1er tour de la Coupe UEFA par les Polonais de Groclin Grodzisk, les Slovaques de Teplice et les Ukrainiens du Dnipro Dnipropetrovsk ! Le naufrage…

Le BVB, éliminé 4-0 à Sochaux…

La crise financière

A la crise tactique et technique dans la formation, s’est ajoutée une crise financière. En 2002, la faillite du groupe Kirch Media, propriétaire de la chaîne Premiere, détentrice des droits TV de la Bundesliga, entraîne le football allemand dans la tourmente. La chaîne Premiere a pu être sauvée en catastrophe mais l’épisode a eu des conséquences financières douloureuses : échaudés par cet échec, les diffuseurs ont longtemps proposé des droits TV relativement modestes, longtemps derrière même la Ligue 1. Il a fallu attendre la renégociation des droits en 2017 pour que le football allemand touche des droits TV nationaux, certes toujours loin des Anglais, mais plus ou moins comparables à l’Italie et l’Espagne et supérieurs à la France. Et au niveau des droits internationaux, la longue sous-médiatisation de la Bundesliga à l’étranger n’a toujours pas été comblée et il y a aujourd’hui encore un gros manque à gagner dans ce secteur par rapport à la concurrence étrangère, particulièrement anglaise.

Un autre problème financier est apparu, plus ou moins concomitant à la stagnation des droits TV : la Coupe du Monde 2006. Contrairement à la France, où les stades ont été pour la plupart (à quelques exceptions près comme Lyon) financés par les pouvoirs publics ou des partenariats public-privé, les clubs allemands ont choisi de financer leurs stades eux-mêmes. Sur le long terme, le pari est certainement gagnant. Mais cela suppose un investissement lourd à la base, avec des emprunts importants et des remboursements à effectuer sur des échéances relativement brèves. Or, quand les recettes ne croissent pas autant qu’espéré, notamment en raison de la modestie des droits TV et de résultats décevants en Coupe d’Europe, l’investissement sur les infrastructures peut vite devenir toxique. Le Borussia Dortmund, lui qui a failli disparaître purement et simplement de la carte en 2005 pour cause de faillite, en sait quelque chose. Bref, le football allemand n’était plus capable de former des joueurs de classe mondiale et ses clubs ne pouvaient même pas combler les lacunes en engageant des mercenaires de talent puisque les caisses des clubs étaient vides ou occupées à financer de nouveaux stades. Contrairement par exemple aux Anglais qui ont eux aussi connu un gros trou en matière de formation (il suffit de voir les résultats des Three Lions…) mais dont les clubs ont pu donner le change en recrutant massivement à l’étranger à coup de centaines de millions de £.

Premiere, la faillite qui a failli emporter le foot allemand

Le miracle populaire

Le tableau est sombre : pendant une grosse décennie, la Bundesliga était un championnat médiocre, peut-être spectaculaire mais techniquement et tactiquement très pauvre, elle n’arrivait plus à former ou attirer des grands joueurs et, nonobstant quelques éclairs ici ou là, les résultats étaient mauvais sur le plan international (du moins pour les standards allemands). Bref, tous les ingrédients qui font normalement fuir les spectateurs des stades. Et pourtant, les chiffres racontent exactement le contraire : en 1989-1990, alors que le football allemand est au faîte de sa gloire, la moyenne de spectateurs en Bundesliga n’était « que » de 21’236. En 1995-1996, année de la victoire à l’Euro, elle était passée à 30’788. En 1999-2000, l’année où l’Allemagne a commencé à se rendre compte de son problème de formation, elle était de 31’119. En 2003-2004, la saison où le foot allemand a touché le fond, elle était passée à 37’457. En 2006-2007, juste après la Coupe du Monde, on arrivait à 39’345. La barre des 40’000 sera franchie en 2008-2009, avec 42’602. Le record sera établi en 2011-2012 avec 45’124 spectateurs de moyenne par match, alors qu’aucun club n’avait gagné aucune Coupe d’Europe depuis 10 ans (Bayern en 2001). Depuis la moyenne fluctue entre 42’000 et 44’000, selon la taille des stades des 18 participants en Bundesliga. Soit loin devant la concurrence : la Premier League reste très loin des 40’000 de moyenne par matchs, la Liga et la Serie A n’ont jamais atteint les 30’000 et la Ligue 1 fait des affluences comparables à la Zweite Liga.

Match de Zweite Liga à Köln

Le constat est clair : la Bundesliga a doublé ses affluences alors même qu’elle traversait une grave crise sportive et financière. Et le constat s’étend également aux ligues inférieures : La Zweite Liga est passé de 7’417 spectateurs par match en 1989-1990 à 12’368 en 1999-2000, 15’079 en 2009-2010 et 21’747 en 2016-2017… Comment expliquer un tel boom en pleine période de vaches maigres et à une époque où la Bundesliga était considérée généralement comme un championnat de seconde zone à l’étranger ? Bien sûr, il y a eu les nouveaux stades inaugurés en vue de la Coupe du Monde 2006. Mais cela n’explique pas tout : les stades neufs de l’Euro 2016 et la victoire en Coupe du Monde 2018 n’ont pas franchement fait exploser les affluences en Ligue 1. L’explication est ailleurs.

Kaiserslautern… la passion toujours, malgré les galères et les séries inférieures

Le football business

Dans les années 1990, le football a subi de profondes mutations et est entré, pour le meilleur et surtout pour le pire, dans l’ère du football business. Arrêt Bosman, réforme des Coupes d’Europe et création de cette exhibition commerciale si mal nommée Ligue des Champions, explosion des droits TV… En même temps, la planète découvrait la mondialisation. Irruption d’internet, libéralisation du transport aérien et apparition du low cost, multiplication des chaînes privées, le monde est devenu global. Jusqu’alors, il était quasiment impossible de voir en direct un match d’un championnat étranger à la TV. Quant à aller voir un match au stade à 1000 kilomètres de chez soi, cela demeurait un loisir rare, onéreux et compliqué à organiser. D’un coup, le football planétaire, que ce soit dans son salon ou au stade, est devenu beaucoup plus accessible. A condition d’avoir les moyens. Il l’est devenu beaucoup moins pour les catégories les plus populaires, entre disparition des matchs diffusés gratuitement et hausse massive du prix des billets.

Longtemps restés isolés sur leur île, les Anglais ont été les premiers à comprendre le parti (et surtout le pognon) qu’ils pouvaient tirer de cette nouvelle donne avec la création du produit Premier League : les plus beaux joyaux de la Couronne, soit les clubs les plus glorieux, ont été vendus à des investisseurs étrangers, Chelsea, Manchester City et United, Arsenal, Liverpool, Leicester, Newcastle etc., les joueurs et entraîneurs étrangers sont arrivés en masse, les classes populaires ont été chassées des stades au profit de touristes étrangers avec une hausse exponentielle du prix des billets, les horaires ont été adaptés pour garantir un maximum de diffusion télévisuelle, y compris sur les marchés chinois et américains. Bref, alors que le football s’est pendant longtemps adressé à un public avant tout local, avec un très fort ancrage des clubs dans leur région, ceux-ci sont devenus des marques commerciales globales. Un produit de consommation relativement standard qu’il s’agit de faire briller en permanence, avec des trophées et des joueurs prestigieux, pour attirer un maximum de clients, forcément volatiles et donc susceptibles de changer de marque, qui ont remplacé les supporters fidèles d’antan. L’Espagne, surtout ses plus grands clubs, et, plus tardivement, l’Italie, ont suivi le mouvement.

Touristes faisant la queue devant l’entrée du Megastore à Old Trafford

L’exception allemande

L’Allemagne est restée largement en marge de ce phénomène. Il faut dire que, pour les raisons évoquées ci-dessus, elle n’avait pas les meilleures armes pour aborder l’ère de la globalisation, soit dès la deuxième moitié des années 1990, la période de crise de la Bundesliga. Comment vendre à l’étranger un championnat peu compétitif et incapable de former ou d’attirer des stars mondiales ? Alors les Allemands, sans doute un peu par nécessité mais, j’ai la faiblesse de le croire, beaucoup par conviction, ont pris l’exact contre-pied des révolutions en cours en Angleterre et en Espagne. Soit de miser beaucoup sur le local. L’Allemagne adore la fête. On connaît les fêtes de la bière ou le carnaval mais chaque ville, chaque quartier, chaque village organise quantité de fêtes diverses et variées en toute saison de l’année.

Oktoberfest à Munich

Au cours de mes nombreuses pérégrinations germaniques, je tombe tous les week-ends ou presque, sur des fêtes quelconques. Il n’est pas rare, surtout l’été, d’avoir cinq ou six festivals le même week-end à Dortmund. Tout est prétexte à se réunir et à faire la fête, souvent les participants ne savent même pas à quoi rime exactement la Kirmes à laquelle ils sont en train de participer.

Schützenfest à Xanten

Même dans des villages a priori perdus, tu peux débarquer au milieu d’une foule en train de fêter un quelconque événement insoupçonné.

Premier jour de l’an à Garmisch-Partenkirchen

Or, généralement, si les origines sont très diverses, ces événements ont en général un point commun : une foule qui se réunit, de la bière et de la saucisse. Ce n’est d’ailleurs par un hasard si le concept de Fanzone est vraiment né lors de la Coupe du Monde 2006 en Allemagne: se réunir autour du football, boire des bières, manger une saucisse…

Et donc le choix a été fait : plutôt que de transformer le football en spectacle élitiste réservé à une clientèle relativement fortunée comme en Espagne ou en Angleterre, il s’agissait de faire de chaque match de Bundesliga ou même des catégories inférieures une kermesse populaire, de transposer ce combo Bier-Wurst dont les Allemands sont si friands au football. C’est là qu’on en arrive – enfin – au Biergarten.

Biergarten à Hamburg

Traditionvserein

Diverses mesures ont été prises pour garantir cet aspect populaire : clause 50+1 interdisant aux clubs d’être détenus par un investisseur majoritaire, maintien des places debout, prix des billets raisonnables (souvent inférieurs à 15€ pour les moins chers). Plutôt que de chercher à attirer une clientèle mondiale avec des noms prestigieux, les clubs allemands ont d’abord cherché à mettre en avant leur histoire, leurs traditions, leur patrimoine afin de fidéliser leurs supporters. Cela explique que, même des clubs qui ne gagnent plus rien depuis des décennies, voir même végètent dans les ligues inférieures, attirent encore beaucoup de fans. Contrairement à la doctrine très élitiste mise en place par la Ligue des Champions, on ne devient pas fan d’un club allemand pour les trophées qu’il gagne, son style de jeu ou les joueurs prestigieux qu’il aligne mais d’abord parce qu’on partage ses valeurs, ses traditions, son histoire… Ce sont les fameuses Traditionsvereine, l’antithèse des marques commerciales anglaises ou espagnoles où seuls comptent le prestige et le succès immédiats, sachant qu’à défaut le client s’en ira voir ailleurs. Les années de création des clubs ont souvent été ajoutées dans le logo ou le nom même du club, tout un décorum avec chants du club, rappels constants à l’histoire autour du stade, rituel immuable d’avant-match, a été développé. Là où l’Angleterre ou l’Espagne ont beaucoup communiqué sur des superstars mondiales susceptibles de vendre des maillots en Asie, généralement des attaquants marquant plein de goals, les clubs de Bundesliga ont mis en avant des travailleurs de l’ombre, des guerriers, des fidèles parmi les fidèles. Cela explique pourquoi des joueurs comme Marc-André Kruska, Florian Kringe, Kevin Großkreutz, Jakub Blaszczykowski ou bien sûr Dede et Sebastian Kehl ont eu une telle cote à Dortmund. Pas forcément les joueurs les plus brillants, souvent méconnus en dehors de leur club mais auxquels les fans peuvent s’attacher. Et chaque club de Bundesliga compte de tels héros.

Für immer Traditionsverein

Biergarten

L’idée, c’était donc de faire de chaque match une fête populaire, de créer un lien avec les fans bien plus fort qu’une simple victoire ou défaite, que chaque match fait partie d’une histoire, parfois glorieuse, parfois moins, dans laquelle on s’inscrit. Finalement, le concept c’est que tu ne dois pas regretter ta présence au stade, même si le match et le résultat ont été décevants.

Un match de Bundesliga, c’est donc d’abord un lieu de fête et de rencontres. Le match commence bien avant le coup d’envoi, le stade et ses abords sont d’abord un lieu pour rencontrer des amis autour d’une bière (généralement plusieurs…) et d’une saucisse. A Dortmund, les allées du Westfalenstadion commencent à se remplir environ trois heures avant le match alors que l’entrée au stade ne se fait guère plus de 60 minutes (un peu avant pour les habitués de la Südtribüne) avant le coup d’envoi. Et c’est comme cela presque partout en Allemagne. Car avant, il y a le Biergarten !!! A la base, c’est une création bavaroise. Si elle usurpe sa réputation de capitale allemande du football et de la bière (tous les connaisseurs savent que c’est Dortmund), nous devons laisser la paternité du Biergarten à Munich. C’est là que se trouvent les plus célèbres Biergarten : Hirschgarten, Englischen Garten, Augustiner, Hofbräu, Rosengarten, Viktualienmarkt etc. Le concept, c’est un jardin, généralement verdoyant, où l’on boit de la bière sur des tables et bancs en bois en dégustant des mets traditionnels de brasserie : Obatzda (fromage), Wurstsalat (salade de saucisse), Hendl (poulet), Schweinshaxn (jarrets de porc)… généralement accompagné de radis et de bretzels. Par extension, sont devenus des Biergarten ce que nous appelons communément terrasses. Il suffit d’être en extérieur, d’avoir un peu de verdure et de servir de la bière pour qu’un endroit soit renommé Biergarten.

Augustiner Biergarten en ville de Munich

Punk rock

Et donc la quasi-totalité des stades allemands se sont entourés d’endroits nommés Biergarten, même si tous ne remplissent pas exactement les standards habituels du Biergarten original bavarois. Et le concept a fonctionné. Alors même que la Bundesliga dégringolait dans la hiérarchie, les stades se remplissaient. Le concept d’un football populaire, festif, convivial a fait mouche. Et quelque part, cela cadrait bien avec ce qu’était le football allemand dès la deuxième moitié des années 1990 : un jeu vivant, spectaculaire mais pas très raffiné ou élaboré. Il s’est développé un vrai mimétisme entre l’ambiance autour du stade et le jeu pratiqué sur le terrain, contrairement par exemple à ce qu’il s’est passé en France où, lorsque la Ligue 1 a commencé à être pillée par la Premier League, les entraîneurs ont pensé que jouer de manière toujours plus défensive permettrait de compenser la fuite des talents. Rien de tout cela en Allemagne où finalement le risque a été pris de diminuer la compétitivité internationale pour continuer d’offrir un football vivant. Si tu me passes cette comparaison musicale, l’Espagne a conçu le football comme un opéra, un spectacle raffiné mais monotone destiné à un public relativement élitiste qui vient pour apprécier le spectacle et éventuellement applaudir s’il est content de ce qu’il a vu plus bien davantage pour vibrer et s’agiter. Les Anglais ont opté pour le mode pop star où les classes moyennes supérieures cassent la crousille pour aller admirer des noms prestigieux, comme quand tu vas voir Coldplay ou Oasis en mode groupie à Wembley et repars avec des sacs pleins de merchandising. L’Allemagne s’est elle tournée vers le punk rock : entrée bon marché, des mecs qui ne savent pas trop jouer, de la bière qui dégouline de partout et un public autant acteur que spectateur. Celui qui a le mieux théorisé cela, c’est sans doute Jürgen Klopp. Il a toujours voulu que son équipe joue du rock’n roll ou du hard rock, soit l’esprit punk des stades allemands mais avec des joueurs qui avaient appris à jouer puisqu’il est arrivé à une époque où le football allemand commençait à retrouver de la qualité. D’ailleurs, à son arrivée à Dortmund, Kloppo avait ses idées sur la manière de jouer mais il a beaucoup consulté les fans et les anciens du club pour que son plan de jeu corresponde à l’atmosphère qui régnait au stade. C’est pour cela que tout a si bien fonctionné alors que, en comparaison, un Thomas Tuchel est resté figé dans ses concepts et est toujours demeuré hermétique à l’ambiance générale et aux attentes des supporters. Et c’est d’ailleurs aussi l’un des reproches qui est fait aujourd’hui à Lucien Favre.

Biergarten Freibad au Westfalenstadion

La cerise sur le gâteau

J’ai commencé à fréquenter les stades allemands il y a une quinzaine d’années, soit quand la Bundesliga n’était pas encore sortie de sa période de disette. Nous passions des journées géniales entre Biergarten, rencontres, chants, ambiance, souvent nous faisions cette boutade qui n’en n’était pas vraiment une au coup d’envoi : « On passe vraiment une super journée, dommage que le match soit là pour refroidir l’ambiance, on devrait partir maintenant pour ne pas tout gâcher. » Et souvent, à Dortmund ou ailleurs, cela se vérifiait : à la fin du week-end, à l’heure du bilan, la qualité discutable du match et le résultat décevant constituaient le moment le moins convaincant de notre escapade germanique. Mais on revenait le week-end suivant. Car, on a très vite été fascinés par cette atmosphère festive, cette ferveur indéfectible, cette passion irréductible, quelque soit le résultat. Tu passais un bon moment, quoiqu’il advienne et si en plus le match était bon et qu’il y avait une victoire au bout, c’était juste la cerise sur le gâteau. C’est ainsi que les stades allemands se sont remplis : avoir réussi à créer une expérience Fußball qui se suffit à elle-même par l’ambiance qu’elle crée, les traditions qu’elle porte et les rituels qu’elle a su imposer. On n’ira pas jusqu’à dire que les résultats et la qualité du jeu sont secondaires pour un fan de base allemand mais presque : la décision de se rendre au stade n’est pas liée au classement de son équipe, à l’enjeu ou au prestige du match, c’est simplement une habitude, un moment de fête et de rencontre privilégié dans la semaine. C’est pour cela que même une équipe qui ne joue pas le titre ou végète dans le ventre mou du classement sans grandes perspectives pour la fin de saison va jouer tous les week-ends ou presque devant des stades combles. A Dortmund, même dans les pires années de vaches maigres, la moyenne de spectateurs au Westfalenstadion n’est jamais descendue au-dessous des 73’000 spectateurs, alors que le club n’avait même pas l’espoir de se qualifier pour une Coupe d’Europe, voire parfois jouait contre la relégation. Et que la qualité de jeu était souvent médiocre. Mais les fans répondaient présents, semaine après semaine, pour les Biergarten, pour l’ambiance, pour l’amour qu’ils porte à leur club, pour les traditions que celui-ci défend…

Südtribüne pour voir jouer Degen, Valdes, Kruska, Brzenska ou Rangelov…

Le repoussoir Premier League

Cela surprend toujours beaucoup les non-initiés de voir avec quelle obstination l’immense majorité des fans en Allemagne refusent toutes les innovations qui pourraient permettre à la Bundesliga d’améliorer sa rentabilité et donc sa compétitivité : refus de l’abolition de la clause 50+1 qui autoriserait l’arrivée d’investisseurs étrangers et donc de joueurs prestigieux, refus des matchs du lundi ou des coups d’envoi décalés qui augmenteraient les droits TV et l’exposition internationale de la Buli, refus de la suppression des places debout qui conduiraient à des billets plus chers et donc des recettes plus élevées etc. Certains regardent avec envie la Premier League, son argent qui coule à flot, ses quatre clubs qui ont trusté les dernières finales de Coupe d’Europe…

Ultras du BVB avant une marche anti-RB

En Allemagne, elle est vue comme un repoussoir, l’hérésie qu’il ne faut surtout pas copier. A quoi bon gagner la Ligue des Champions si « ton » club n’est plus vraiment le tien mais est devenu le jouet d’un milliardaire russe ou qatari ? A quoi bon avoir des meilleurs joueurs si c’est pour s’ennuyer à mourir dans un stade aseptisé et sans ambiance devenu un supermarché pour touristes étrangers où tu n’arrives même plus à te payer un billet devenu trop cher ? Le phénomène s’est un peu estompé, les tickets sont devenus plus compliqués à acquérir et le Westfalenstadion s’est un peu embourgeoisé mais il fut un temps où l’on estimait qu’environ 1000 Anglais venaient chaque week-end dans notre temple. Parce qu’ils retrouvaient chez nous cette ambiance festive, ce combo foot populaire, bières et places debout que leur avait volé la mercantilisation outrancière de la Premier League. Et qu’accessoirement un billet au Westfalenstadion et un vol low cost (une compagnie organisait même des vols depuis l’Angleterre sur Dortmund les jours de match) leur coûtait moins cher que la seule entrée en Premier League.

Stretford End, la mythique tribune d’Old Trafford devenue musée

Für immer Biergarten !

L’Allemagne a construit son modèle de football sur cette combinaison Biergarten, sport populaire, fête, convivialité. Les fans ont adhéré et ont rempli les stades, même quand les résultats et le jeu n’étaient pas au rendez-vous. Maintenant que la Bundesliga a retrouvé une certaine crédibilité et respectabilité internationales, ils n’ont pas envie qu’on les dépossède de leur rituel du Samstag 15:30, avec passage prolongé aux Biergarten, saucisse, rencontre avec des amis, places debout et prix populaires, ancrage locale de leur club, juste sous prétexte qu’un autre modèle permettrait de gagner plus d’argent. C’est ainsi que s’est construite cette Bundesliga que tout le monde envie pour ses stades pleins et ses ambiances de feu, personne n’a envie que cela change. Pour que, pour toujours, un match en Allemagne débute par une halte prolongée dans les Biergarten. Et pour ne rien rater, on présentera dans la deuxième partie les principaux Biergarten du Westfalenstadion et d’Allemagne.

Biergarten !!!

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Julien Mouquin

Un jour, je suis passé devant le Westfalenstadion, j'ai vu de la lumière et j'y suis entré. Depuis, je n'en suis jamais vraiment sorti.

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