Comment un fils d’agriculteur venu d’un petit village de la campagne suisse peut-il se retrouver à la tête du club de football le plus populaire du monde, au cœur de la plaine minière et industrielle de la Ruhr ? On retrace pour toi la trajectoire de Lucien Favre qui l’a conduite à devenir l’entraîneur du BVB, en commençant par sa carrière de joueur atypique.

Saint-Barthélemy. Non pas Saint-Bart dans les Antilles mais Saint-Bar dans le Gros-de-Vaud, le grenier du Canton de Vaud, le plus grand canton de la partie francophone de la Suisse. C’est un petit village tranquille et agricole d’un peu moins de 800 habitants mais deux églises, baigné par une paisible rivière, entouré de champs où paissent des vaches, qui somnolent dans l’ombre de son château.

Au loin, au sud et à l’est, on aperçoit les plus hauts sommets des Alpes, à l’ouest se dresse le Jura. Un village en apparence tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Mais qui est en fait une véritable usine à champions. Non pas tant par son équipe de football locale. Le FC Saint-Barthélemy, qui, en alignant parfois onze titulaires dont le patronyme était Favre (!), a certes joué par le passé les terreurs dans les ligues régionales ; son entraîneur Jean-Claude Magnin, dont le fils, Ludovic, a été deux fois champions d’Allemagne avec Brême en 2004 et Stuttgart en 2007, est passé à la postérité pour une théorie qu’on qualifiera de pittoresque, immortalisée par la télévision nationale. Mais aujourd’hui, le FC St-Barthélemy a disparu et est devenu, après une fusion avec l’ancien rival SC Oulens, le FC Le Talent, du nom de la rivière qui traverse le village.

On dit d’ailleurs parfois que c’est cette rivière qui a donné le talent aux champions que le village a exporté. Outre Ludo précité (qui est en fait plutôt d’Echallens, la bourgade voisine), il y a d’abord Anthony Favre, gardien de but qui a emmené le Lausanne-Sport en phase de poule d’Europa League (un exploit pour un club alors en deuxième division) puis l’a ramené en première division et qui a été le héros de la séance de tirs aux buts qui a donné la victoire au FC Zurich en finale de la Coupe de Suisse 2016. Il y a aussi Stanislas Wawrinka, dont les parents ont longtemps été les intendants du centre socio-curatif occupant le château de Saint-Barthélemy. Stan Wawrinka : champion olympique en 2008 et vainqueur de la Coupe Davis 2014 aux côtés de la légende Roger Federer, lauréat de l’Australian Open 2014, de Roland-Garros 2015 et de l’US Open 2016. Et enfin, il y a Lucien Favre, élu quatre fois meilleur entraîneur de l’année en Suisse et trois fois en Allemagne. Cela fait quand même beaucoup de champions pour un petit village rural de moins de 800 habitants, non ?

Les débuts

Le jeune Lucien Favre va rapidement quitter St-Barthélemy et le SC Oulens, où il effectue ses premiers pas en juniors, pour le club qui faisait à l’époque rêver tous les petits Vaudois : le Lausanne-Sports, qu’il intègre dès les juniors, avant de débuter avec la première équipe à l’âge de 19 ans. Il y jouera ses premiers matchs européens, contre l’Ajax Amsterdam, et y passera trois ans, dans un club qui ne jouait pas les premiers rôles, avant de poursuivre sa carrière dans un autre club romand : Neuchâtel-Xamax, alors un club de province, puissance émergente du football suisse grâce aux largesses d’un entrepreneur passionné qui en fera le meilleur club du pays, tombeur en Coupe d’Europe du Real Madrid (deux fois), du Bayern Munich ou du Celtic Glasgow. Mais Lucien Favre est arrivé avant ces années de gloire. Il passera deux saisons à Neuchâtel et partira sur une troisième place en championnat, offrant au club du président Facchinetti sa première qualification en Coupe d’Europe. Lucien Favre était un joueur élégant, un meneur de jeu, un stratège, gaucher, un numéro dix à l’intelligence de jeu et à la technique au-dessus de la moyenne. A l’époque, un jeune entraîneur débutait une carrière prometteuse en Suisse, à Zoug, Aarau et Grasshopper : Ottmar Hitzfeld, qui a donc eu l’occasion d’être souvent confronté au joueur Favre : « C’était un régisseur sur le terrain, il pouvait déjà toujours lire le jeu. »

 

L’équipe nationale

Ses bonnes performances avec Neuchâtel valent à Lucien Favre d’être engagé en 1981 par le deuxième club du pays, le riche et arrogant Servette de Genève. A peine arrivé, il connaît sa première sélection en équipe de Suisse, un match amical contre la Hollande, qui alignait les jeunes espoirs Gullit et Rijkaard, ainsi qu’un libéro nommé Huub Stevens qu’on retrouvera plus tard dans l’article. Première sélection et premier but, son seul avec la Nati d’ailleurs, lors d’un match gagné 2-1 contre les Bataves. En tout, Lucien Favre disputera 24 matchs pour la Nati. Mais le parcours de Lucien Favre en équipe de Suisse sera tout sauf un long fleuve tranquille. Le Vaudois est rapidement pris en grippe par le tabloïd zurichois Blick, le quotidien le plus lu du pays, considéré à l’époque comme faiseur de rois, de sélectionneurs et de sélectionnés. Non seulement le journal à scandale alémanique n’était jamais très tendre avec les joueurs issus de la partie francophone du pays mais en plus il s’est fâché avec Lucien Favre qui lui a refusé une exclusivité sur sa carrière en France lors de son départ pour l’Hexagone en 1983.

Il faut dire que l’équipe de Suisse traversait la période la plus sombre de son histoire : 28 ans sans la moindre participation à un grand tournoi, ni Coupe du Monde ni Euro, entre 1966 et 1994 ! La fédération était tellement désespérée que dès 1981 elle confie les rênes de la sélection à Paul Wolfisberg, un armailli barbu tout droit descendu des montagnes de Suisse centrale. Sa mission ? Ramener la Suisse sur le chemin du succès en renouant avec les valeurs des Waldstätten, ces citoyens-soldats-paysans de la Suisse primitive qui mettaient en échec les grands d’Europe, des seigneurs Habsbourg aux rois de France, à coup de hallebardes, de troncs d’arbre et lancers de cailloux… Forcément, le football en mode Morgarten, du nom d’une célèbre victoire confédérée contre l’envahisseur autrichien, débouchait sur un jeu plutôt musclé et physique, guère favorable à l’épanouissement d’un esthète comme Lucien Favre. Celui-ci, lassé par le jeu assez primitif prôné par le sélectionneur, finit par renoncer à l’équipe nationale en 1983 après seulement huit sélections et une dernière apparition ubuesque à un poste de… latéral guère adapté à ses qualités, le sélectionneur, Wolfisberg lui préférant des joueurs au profil plus combattif, comme le Haut-Valaisan George Bregy. Sans succès puisque la Nati, malgré un bon début de campagne, finira par échouer dans la course à la qualification pour la Coupe du Monde 1986, éliminée par l’URSS d’Igor Belanov et le Danemark de Preben Elkjær Larsen.

Les duels avec Grasshopper

Ses déboires en équipe nationale n’empêchent pas Lucien Favre de se faire une place au soleil au Servette, le deuxième club le plus titré du pays. Il s’impose rapidement comme titulaire et meneur de jeu dans la constellation de stars genevoises. En 1982 et 1983, les Grenats échouent à chaque fois à la deuxième place du classement, derrière le plus gros palmarès du pays : Grasshopper Zurich. Les deux clubs se retrouvent également en finale de Coupe de Suisse : Servette croit tenir sa revanche en menant 2-1 mais le Zurichois Andy Egli, qui deviendra, en 1984, le premier Suisse à porter le maillot du Borussia Dortmund, égalise à la 117e. A l’époque, en cas de match nul au terme des prolongations, on ne disputait pas de tirs au but mais on rejouait le match et, trois semaines plus tard, GC l’emporte sans coup férir 3-0. A défaut de pouvoir garnir son palmarès avec un premier trophée collectif, Lucien Favre, auteur de 12 buts en championnat, est distingué sur le plan individuel en était désigné comme footballeur suisse de l’année 1983. De quoi lui ouvrir les portes d’un transfert à l’étranger.

Toulouse

En 1983, Lucien Favre rejoint le FC Toulouse, promu en Ligue 1 l’année précédente et qui se découvre des ambitions. C’est un entraîneur suisse-romand, Daniel Jeandupeux, qui est engagé pour porter ce nouveau projet : développer un football offensif au Stadium. Et il choisit un compatriote pour meneur de jeu : Lucien Favre. Les choses se passent plutôt bien : Toulouse se retrouve même un temps en tête du championnat et manque de peu, en fin de saison, la première qualification européenne de son histoire. A titre personnel, Lucien Favre réussit une très bonne saison, avec sept buts et des performances jugées convaincantes. Son centre-avant de l’époque, Laurent Roussey, qui venait de débarquer de Saint-Etienne, ose même la comparaison avec le numéro 10 qu’il avait côtoyé chez les Verts, Michel Platini : « J’arrivais de Saint-Étienne mais, finalement, passer de Platini à Favre ne m’a pas fait un choc. Lulu était moins dans l’exploit que Michel mais avait plus de volume. » Jean-Philippe Durand, futur vainqueur de la Ligue des Champions avec Marseille, qui faisait la paire dans l’axe du milieu de terrain avec Lucien à Toulouse avait déjà vu en lui le futur entraîneur : « Quand il prenait la parole, on tendait l’oreille car ses analyses étaient pointues. » L’entraîneur Jeandupeux décrivait ainsi son meneur de jeu : « Lucien aimait jouer à une ou deux touches et fluidifier le jeu avec sa superbe qualité de passe. Ce n’était pas un joueur explosif, ni un soliste, mais il savait ce qui était bon pour l’équipe et il avait besoin d’elle pour être bon. C’était aussi un obsédé du jeu et je me suis beaucoup appuyé sur lui pour faire passer mon message. Au point, paraît-il, que certains le voyaient comme mon chouchou. »
Et pourtant, malgré cette première saison réussie en France, Lucien Favre n’a pas poursuivi l’aventure en France. La faute à quelques problèmes financiers du club toulousain. On peut s’étonner qu’il n’ait pas tenté de continuer sa carrière à l’étranger mais il ne faut pas oublier que nous vivions dans un autre football. Les fléaux de l’arrêt Bosman et de l’explosion des droits TV n’avaient pas encore gangrené notre sport : le nombre d’étrangers était limité à trois par clubs et les différences de budget et de niveau entre les championnats n’étaient pas aussi marquées qu’aujourd’hui. Il était donc très difficile pour un joueur suisse, pays totalement déconsidéré à l’époque sur le plan footballistique, de se faire engager parmi les trois mercenaires d’un club de pointe et il était donc, sportivement et financièrement, plus avantageux de jouer le titre et la Coupe d’Europe en Suisse que de jouer dans un club étranger de milieu de classement.

Le retour triomphal à Genève

En 1984, Lucien Favre fait donc son retour à Genève. Mais, entretemps, en 1983, un autre milieu de terrain talentueux était également revenu de France au Servette : Umberto Barberis, trois fois élu meilleur footballeur suisse de l’année, auteur d’un quadruplé historique en 1979 avec les Grenats (Coupe, championnat, Coupe de la Ligue et Coupe des Alpes), champion de France 1982 avec Monaco et meilleur étranger de Ligue 1 en 1981 et 1982. C’est lui qui avait hérité du numéro 10 au Servette lorsque Lucien Favre était parti pour Toulouse. Or, en revenant à Servette, Lulu se fait garantir dans son contrat de récupérer son numéro 10… Lucien Favre – Umberto Barberis : deux joueurs au caractère aussi dissemblable que possible qui revendiquaient tous deux la conduite du jeu servettien : d’un côté, Favre, Lulu, le Vaudois des campagnes discret, l’artiste, le stratège calme et réfléchi, de l’autre Barberis, Bertine, le Valaisan aux origines méditerranéennes, impulsif, le guerrier, le battant, bagarreur et volubile. Servette, c’est peu le FC Hollywood de la Suisse et la presse va se faire un plaisir d’alimenter la rivalité entre les deux hommes. Lucien Favre va alors acquérir une image de diva capricieuse qui va lui coller aux basques pour la suite de sa carrière. Et le fait d’avoir placé l’argent gagné dans le football dans des investissements rentables y a contribué. C’est probablement une image un peu biaisée : c’est surtout que Lucien est quelqu’un de très prudent, un éternel inquiet qui déteste l’imprévu et l’incertitude, c’est pourquoi il a toujours voulu obtenir des garanties dans ses choix de carrière et de vie, plus de que des caprices.

Toujours est-il que malgré la (més)entente cordiale entre ses deux leaders, Servette survole le championnat. Le triple tenant du titre, Grasshopper, ayant raté sa saison, c’est le modeste et surprenant FC Aarau, dirigé par un jeune entraîneur à l’aube d’une carrière prometteuse, Ottmar Hitzfeld, qui se révèle le rival le plus dangereux pour les Grenats. Mais les Genevois, avec leur équipe de stars, la légende Burgener aux buts, le jeune Geiger et le Belge Renquin en défense, son quatuor médian magique Barberis, Favre, Schnyder, Descastel, le Hollandais Kok et le Valaisan Brigger en attaque, sont trop forts et enlèvent le titre avec quatre points d’avance. A 27 ans, Lucien Favre remporte le premier titre de ca carrière dont le meilleur semble à venir. Surtout que le départ du bûcheron Wolfisberg et l’arrivée de Daniel Jeandpeux, son ancien mentor à Toulouse, à la tête de la Nati semblent offrir au Vaudois de nouvelles perspectives en équipe nationale.

L’affaire Favre – Chapuisat

Mais la carrière de Lucien Favre va connaître un sérieux coup d’arrêt le vendredi 13 septembre 1985. Ce soir-là, Servette accueille dans son vieux stade des Charmilles Vevey, un petit club vaudois des bords du Lac Léman, et, à la 42e minute de jeu, la route du futur entraîneur du Borussia Dortmund va croiser, pour son plus grand malheur, celle d’un certain Chapuisat. Non pas Stéphane, notre légende du BVB mais, son père, Pierre-Albert, dit Gabet. Tel père, mais pas tel fils. Autant notre Chappi était un gentil garçon, discret, calme (en dehors d’un terrain), autant son paternel était une tronche, une grande gueule, un caractériel. Il fut l’un des meilleurs footballeurs suisses dans les années 1970, 34 fois international, joueur au Lausanne-Sport, au FC Zurich, avec lequel il disputa une demi-finale de Coupe des Clubs Champions contre Liverpool, et même au Paris FC. Mais, en 1985, à 37 ans, Chapuisat senior a laissé ses heures de gloire derrière lui et il finit sa carrière dans l’anonymat à Vevey, à lutter contre la relégation.


Et ce 13 septembre, à la 42e de ce Servette – Vevey, Lucien Favre est en train de passer en revue la défense jaune et bleue de Vevey lorsque Gabet Chapuisat s’élance pour un horrible tacle, le pied décollé du sol, très loin du ballon, sur le genou du meneur de jeu servettien. Une faute horrible, pourtant sanctionnée seulement d’un coup franc par l’arbitre Bruno Galler (arbitre de la finale de l’euro 1992 Allemagne – Danemark et du très controversé 1/4 de finale Milan – Marseille en 1991). Le bilan est lourd : ligaments croisés déchirés, rotules endommagée et huit mois d’indisponibilité pour Lucien Favre, il a même été un temps question qu’il ne puisse jamais rejouer au football.

La polémique

L’affaire n’en reste pas là. La polémique enfle dans les médias et divise l’opinion entre deux icônes du football suisse : simple fait de jeu maladroit d’un vieux guerrier acharné ou agression volontaire d’un ancien champion déchu et aigri, jaloux de la réussite d’un rival plus jeune et plus talentueux ? Chacun se fera son opinion : pour avoir côtoyé les deux personnages, la mienne est faite. Gabet Chapuisat est viré par son club de Vevey et ne rejouera plus jamais en première division, mettant un terme à sa carrière après une dernière pige avec le modeste FC Renens. Lucien Favre décide de porter l’affaire devant les tribunaux pénaux et civils, une première en suisse. Il est même question d’une demande de plusieurs millions de francs suisse de dommages et intérêts si sa carrière avait dû s’arrêter là. On n’en arrivera pas jusque-là. Mais Gabet Chapuisat est tout de même condamné à 5000 francs suisse d’amende pour lésions corporelles par négligence.
Mais, pour une partie de l’opinion, les rôles sont inversés : Chapuisat, le bourreau, devient la victime, viré par son club et condamné par les tribunaux. Certains ont reproché à Favre d’avoir sorti le football du terrain et l’avoir conduit devant la justice, menace implicite pour tout footballeur au jeu un peu trop engagé. Bref, malgré l’horrible blessure dont il a été victime et les nombreuses marques de soutien et de sympathie qu’il a reçues, Lucien Favre ne sortira pas indemne en terme d’image de l’« affaire Favre – Chapuisat ». A son retour sur le terrain, il sera même sifflé par certains spectateurs…

Le retour

Car, après huit mois d’absence, Lucien Favre a fait son retour au jeu. Il joue même la finale de la Coupe du Suisse 1986 dans le vieux stade du Wankdorf, là où l’Allemagne a remporté la première Coupe du Monde de son Histoire. Mais, malgré un numéro de virtuose époustouflant à l’origine de l’ouverture du score (avec le numéro 10 sur la vidéo), Lucien ne peut empêcher la défaite 3-1 de Servette contre le FC Sion, que les Genevois avaient pourtant longtemps considéré comme leur club ferme. Rebelote une année plus tard : nouvelle finale de Coupe, toujours au Wankdorf, cette fois-ci contre les locaux de Young-Boys. Favre est à nouveau à l’origine de l’ouverture du score pour Servette mais les Grenats s’inclinent 4-2 en prolongations.
C’est une époque où Servette, après avoir été longtemps la deuxième puissance de football suisse derrière Grasshopper, commence à rétrograder dans la hiérarchie, son président et mécène Carlo Lavizzari se désengageant progressivement pour prendre la présidence de la Ligue Suisse de football. Grasshopper est toujours là, toujours aussi riche, avec une pléthore d’internationaux dans son effectif et un entraîneur en pleine ascension, Ottmar Hitzfeld. Mais d’autres forces commencent à émerger : en Suisse-Alémanique, le FC Lucerne, emmené par le Schalker Friedel Rausch, connaît les plus belles heures de son histoire. Mais surtout, en Suisse Romande, Servette commence à être supplanté par ses voisins : il y a d’abord Neuchâtel-Xamax où le président-mécène Gilbert Facchinetti offre à son club une kyrielle d’internationaux et même des stars mondiales comme l’Irlandais Don Givens ou l’Allemand Uli Stielike. Mais il y a aussi le FC Sion, qui après avoir longtemps été un club formateur, commence à sortir son chéquier pour s’offrir des stars, comme le champion du monde argentin Nestor Clausen et son compatriote Gabriel Calderon, vice-champion du monde 1990. Enfin, il y a l’éternel rival lémanique de Servette, Lausanne-Sports, désormais entraîné par l’ancien rival de Lucien Favre, Umberto Barberis, qui bouscule les pronostics avec une équipe de gamins impertinents, l’ossature de l’équipe qui ramènera la Suisse en Coupe du Monde après 28 ans d’absence : la défense Marc Hottiger-Dominik Herr-Christophe Ohrel, dirigée par la Hollandais Frank Verlaat, futur buteur d’une 1/2 finale de Coupe UEFA d’anthologie Auxerre – Dortmund, et bien sûr la star montante Stéphane Chapuisat à l’aile gauche.

Le clap de fin

Face à cette concurrence renforcée, le Servette de Lucien Favre ne parvient plus à ajouter de nouveaux trophées à son palmarès. Il y a encore un titre de vice-champion derrière l’armada de Neuchâtel-Xamax mais, sinon, le club grenat ne joue plus les premiers rôles. Il doit même lutter contre la relégation au printemps 1990. Après sa blessure, Lucien Favre n’a plus tout à fait le même impact sur le jeu. La technique, l’intelligence de jeu, la virtuosité sont toujours là mais le Vaudois, qui n’avait déjà jamais été un immense guerrier, a gardé une certaine appréhension au duel. Si Servette n’a plus vraiment l’effectif pour jouer tout en haut du classement, il conservé une attaque de feu avec le magicien brésilien José Sinval, le sniper danois John Eriksen ou la légende allemande Karl-Heinz Rummenigge. A défaut d’enrichir son palmarès, Lucien Favre peut se régaler en délivrant des caviars à ses attaquants et il n’est pas pour rien dans les titres de meilleur buteur du championnat remportés par John Eriksen en 1987 (36 buts) et 1988 (28 buts) et Karl-Heinz Rummenigge, l’actuel président du Bayern Munich, en 1989 (24 buts).

Ses performances valent même à Lucien Favre, après trois ans d’absence, un retour en équipe nationale et 16 nouvelles sélections (24 en tout). Le nouvel entraîneur de la Nati, Daniel Jeandupeux, ancien mentor de Lucien à Toulouse, tente de proposer un jeu beaucoup plus léché que son prédécesseur Paul Wolfisberg et forcément le contexte est plus favorable pour un technicien comme Lucien Favre. Mais le succès n’est pas au rendez-vous : Jeandupeux est viré après un match nul à Malte qui compromettait les chances de la Nati de se qualifier pour la Coupe du Monde 1990. Lucien Favre connaîtra sa dernière sélection à Lisbonne en 1989, une défaite 3-1 contre le Portugal qui enterrait les chances helvétiques d’aller au mondial italien. Ce soir-là, en forme de passation de pouvoir, un autre Vaudois jouait, pour sa deuxième sélection, son premier match à enjeu en équipe nationale : Stéphane Chapuisat. Après l’échec dans la course à la Coupe du Monde, le nouvel entraîneur Uli Stielike a décidé de rajeunir l’équipe pour préparer les éliminatoires de l’Euro 1992 et c’en était fini de la carrière internationale de Lucien Favre. Il jouera encore deux ans en club avant de prendre sa retraite en 1991, à l’âge de 33 ans, après un dernier match, un derby lémanique aux Charmilles, contre son premier club professionnel, le Lausanne-Sport.

Un joueur déjà (un peu) entraîneur

En résumé, Lucien Favre a été l’un des footballeurs les plus doués que le football suisse ait connu. Mais l’un des plus clivants aussi. Il a régalé les puristes par sa patte gauche, sa science de la passe, son intelligence de jeu mais son obsession pour le beau jeu, sa méfiance envers les médias et sa volonté de toujours tout contrôler lui ont aussi valu pas mal d’inimités. C’était un profil atypique, un joueur qui flambait sur le terrain mais pas en dehors. Sans doute ses origines paysannes. Et son obsession permanente pour le jeu, toujours. Au final, il a laissé un souvenir bien plus grand que ne le laisse supposer son palmarès (un seul titre, champion suisse avec Servette en 1985). Il aurait sans doute pu rêver d’une carrière encore plus brillante. Il a certes manqué de chance, d’abord celle d’avoir joué dans une période sombre du football suisse, ce qui ne lui a pas permis de disputer un grand tournoi qui l’aurait peut-être révélé à étranger. Ensuite, d’avoir vu sa carrière brisée à son firmament par le tacle de Chapuisat. Mais il a peut-être aussi manqué de hargne dans son jeu et d’audace dans ses choix de carrière. Il n’a jamais tenté de franchir la frontière linguistique qui sépare la Suisse et de jouer dans un club alémanique où le jeu plus physique pratiqué aurait pu lui permettre de muscler son jeu. Il aurait aussi pu insister dans son expérience à l’étranger et tenter de gagner sa place dans un grand club. Mais il a toujours préféré garder le contrôle et rester en terrain connu. Et quelque part, cette volonté de toujours maîtriser les éléments préfigurait déjà l’entraîneur qu’il allait devenir.

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