La victoire 4-0 remportée samedi contre Schalke dans El Gespenstico constitue la plus large victoire du BVB dans le Revierderby depuis le 12 novembre 1966 et un succès 6-2 au Rote Erde. Ce jour-là, le match s’était déjà disputé dans des circonstances particulières et il y avait déjà eu quatre buts que personne ou presque n’avait vu en live. Pourtant, le stade était plein…

Comme beaucoup d’Allemands, Klaus Fichtel se souvient parfaitement de ce qu’il faisait le 4 juillet 1954 aux alentours de 16 heures. Il n’avait que neuf ans mais il défendait chèrement sa place devant la vitrine d’un magasin d’électronique pour regarder la finale de la Coupe du Monde entre l’Allemagne et la Hongrie. La victoire de la Mannschaft, Das Wunder von Bern, constituait la deuxième grande joie de sa vie footballistique. La première, c’était deux ans plus tôt, quand son club d’Arminia Ickern, basé à Castrop-Rauxel, était devenu Westfalenmeister en 1952. Arminia Ickern, c’était le club où son père avait joué en Gauliga. « Je crois que chez nous à Castrop, comme partout dans le Pott, il n’y avait pas grand-chose d’autre que le football. On n’avait pas beaucoup et au foot tu n’avais pas besoin de beaucoup. Il y avait un très grand sentiment d’identification. Quand l’Arminia est devenue Westfalenmeister, c’était pour moi une très grande affaire. » Fils de mineurs, Klaus Fichtel était destiné à marcher sur les traces de son père et à descendre à la mine. Mais seul le football l’intéressait : « Nous jouions derrière l’école Goethe ou dans la rue derrière chez nous avec une boule de chiffons ou une vessie de porc. Plus tard, on a eu des ballons en cuir, des balles parfaites mais malheur si tu frappais au mauvais endroit, cela faisait atrocement mal. » A part jouer au football, Klaus Fichtel s’occupait des pigeons du pigeonnier que son père avait installé dans leur jardin. Mais il a fini par abandonner ses volatiles pour le football. Son frère Helmut jouait au Westfalia Herne sous la houlette de l’entraîneur Fritz Langner et celui-ci a bien vite remarqué que le petit frangin de son joueur était bien plus doué. Aussi, en 1965, alors qu’il est parti à Schalke 04, Fritz Langner a embarqué avec lui le gamin de Castrop-Rauxel, devenu un joueur costaud dans les duels, rapide, élégant et habile techniquement, qui  acquis a le surnom de « Tanne », le sapin. Un jeune mineur de plus dans l’effectif des Knappen, qui vivaient des temps difficile. Klaus Fichtel se souvient : « C’était des temps difficiles pour Fritz Langner, parce que beaucoup de titulaires étaient partis et qu’au fond Schalke déclinait. Avec Manni Kreuz, Hannes Becher, Heinz Bechmann Friedel Rausch ou Werner Grau, peu étaient restés et l’effectif avait été complété avec beaucoup de jeunes. Pour moi, c’était bien. Langner m’a promu et c’était une personne éminemment respectable. Je le connaissais déjà de mon frère : entraînements de couses avec des Medizinball, cordes à sauter et sprints. Langner était une noix dure mais je le gérais bien. »

Klaus Fichtel, Tanne, le sapin

Derbyzeit

Klaus Fichtel a joué son premier Derby en septembre 1965, une défaite 2-3 des Blauen à domicile et encore un match où Schalke pouvait dialoguer d’égal à égal. Il espérait donc que le prochain pourrait rimer avec victoire. Mais il a dû déchanter en février 1966 puisque Schalke explose 7-0 au Rote Erde face à la Paradesturm du Borussia avec Lothar Emmerich, Siegfried Held et Reinhard Libuda. Un deuxième Derby a lieu cette année-là au Rote Erde, celui de la saison suivante, 1966-1967, le 12 novembre 1966. Et l’entraîneur Fritz Langner a promis que son équipe ne revivrait pas pareille débâcle. Les faits allaient (plus ou moins) lui donner raison mais c’est très frustré qu’il quittera le terrain. Il déclara au kicker : « Comme arbitre, j’aurais arrêté le match car tout dépend non seulement de ce qu’il voit lui mais aussi que ceux qui sont autour du terrain aient aussi le droit de voir ce qu’il se passe sur la pelouse. » Klaus Fichtel en a gardé le même souvenir : « Avec l’expérience d’aujourd’hui, on aurait incontestablement arrêté le match. Les conditions ne permettaient plus la tenue d’un match de football. Quand je me trouvais dans nos seize mètres, je ne pouvais déjà plus voir ce qu’il se passait au milieu de terrain. L’arbitre aurait dû arrêter, parce que l’on ne voyait plus rien. Seulement du brouillard, rien que du gris et du gris. Sinon, rien. »

Acrobaties avant le brouillard

Déprime à Gelsenkirchen

Pourtant, au coup d’envoi, rien ne laissait présager pareille issue. Le Rote Erde était archicomble et il y avait même des fans perchés dans les arbres ! Là-haut, comme partout, cela devait être inconfortable et froid en cet après-midi de fin d’automne. Mais la météo n’était vraiment pas le souci principal de nombreux fans de Schalke qui avaient fait le déplacement, dont beaucoup de mineurs. Il y en avait quelques-uns comme Klaus Fichtel qui s’échauffaient sur le terrain mais beaucoup d’autres se retrouvaient sans perspectives d’avenir. Quelques semaines auparavant, la mine Graf Bismarck, qui avait fourni du travail à la moitié de la ville de Gelsenkirchen et garantit le ventre plein à de nombreuse familles pendant des décennies, avait fermé ses portes. Bien que Bismarck constituait l’un des puits les plus productifs du Revier, elle avait fermé ses portes le 30 septembre malgré des protestations avec des drapeaux noirs et une grande solidarité dans la population. La fermeture de ce puit était l’un des premiers pas de la grave crise du charbon qui s’annonçait.

La Zeche Graf Bismarck

L’arnaque Nikolic

A 15 heures, l’arbitre Gerd Hennig de Duisburg siffle le coup d’envoi. La vue était encore assez bonne pour que tout le monde voie après un quart d’heure de jeu le pénalty évident pour une faute sur Lothar Emmerich. Le coupable s’appelait Nikolic, ce qui mit en colère les fans de Schalke car ce Zarko Nikolic ne jouait vraiment pas aussi bien qu’espéré. Le président de Null Vier Szepan avait été victime d’une manipulation lors de son transfert. Il avait dépensé beaucoup d’argent pour engager un autre Nikolic. Ce Nikolic qu’il pensait acheter, un international yougoslave, a montré ses qualités en Hollande. Le Schalker Nikolic lui en revanche fut un flop total, il ne jouera que huit matchs pour les Knappen. Mais Lothar Emmerich n’en avait cure de cette méprise et il a transformé le pénalty sans trembler pour le 1-0.

Zarko Nikolic, l’imposteur

« Emma vor, noch hein Tor »

Il ne s’est pas écoulé un quart d’heure supplémentaire que déjà le BVB menait 4-0. Le stade n’en pouvait plus de jubiler, du moins la grand majorité du public, parce que Friedel Rausch s’était fabriqué un autogoal sous la pression de Lothar Emmerich et parce que Emma avait lui-même réussi deux nouveaux buts. Un triplé en 13 minutes ! « Emma vor, noch ein Tor ! » (Emme devant, encore un but), criaient les fans, enthousiasmés par le jeu des récents vainqueurs de la Coupe d’Europe des vainqueurs de Coupe. Et si deux ou trois tympans n’avaient encore pas été brisés par le bruit, celui-ci est encore monté d’un ton avec  un son de corne de brume en bas du virage nord. Là-bas se trouvait une sirène ressemblant à un orgue de Barbarie qui laissait un échapper un son continu hurlant. Un hurlement dont se sont souvent plaints les spectateurs les plus âgés mais qui se jour-là était un cri de joie même pour les seniors. Le journaliste Alfred Heymann du Rundschau a décrit le match comme une tornade de buts qui a dépassé S04 : « 4-0 après 45 minutes, alors le Ciel a eu pitié des Schalker. Il a baissé la tête. Comme si des boules de coton surdimensionnées avaient recouvert la scène du Kampfbahn Rote Erde. »

Lothar Emmerich, trois buts et un autogoal provoqué en 13 minutes !

Brouillard sur le Ruhrpott

Au début de la deuxième mi-temps, Dortmund se trouve engloutie par une dense masse nuageuse qui ne permettait plus aux fans d’apercevoir le match de football. L’arbitre Gerd Hennig a cependant sifflé la reprise. Né en 1935, ce répartiteur de charbon au port de Duibsurg de profession a arbitré entre 1964 et 1982 161 matchs de Bundesliga. Mais il a encore le brouillard de l’époque dans les yeux : « C’était certes un match que les spectateurs ne pouvaient plus voir. Le souhait qu’il soit interrompu était évident mais je me suis tenu au règlement. En plus, en courant, je pouvais bien faire mon boulot. Je courais toujours derrière la balle quand elle disparaissait dans le brouillard et j’étais déjà là quand elle arrivait. C’était épuisant mais encore en ordre. » Fut-ce le match le plus particulier de sa carrière ? : «J’ai beaucoup vécu mais de pareille circonstance jamais plus. Avant tout, parce que c’est tombé soudainement. Jusqu’à ce que nous partions aux vestiaires à la mi-temps, personne n’aurait songé à cela. Ensuite, sont arrivée les représentants du club et ils ont dit, cela ne va plus. Alors je suis sorti et je me suis aperçu que je pouvais voir les buts depuis la ligne du milieu. Aujourd’hui, on doit être en mesure de voir d’un but à l’autre. C’était différent à l’époque et c’est pourquoi cela a continué » Est-ce qu’il a ensuite songé une fois à arrêter ? Le brouillard devenait toujours plus épais : « J’ai brièvement hésité mais j’ai toujours eu l’impression que cela allait et je me disais, tu peux encore voir et si tu donnes tout en courant, tu seras toujours au bon endroit. De plus, j’avais bien mes juges de ligne en vue, alors je ne voyais pas de danger. » Quant aux critiques des Schalker plus tard, elles n’ont pas affecté l’arbitre Hennig : « Non, ça m’était égal, ce qui a été raconté. Ils devaient argumenter ainsi avec un tel résultat. Ce que j’avais alors trouvé en revanche classe, c’était la bonne atmosphère entre les joueurs sur le terrain. Je n’ai jamais dû redouter que quelque chose dérape derrière mon dos. Les participants étaient très fair. Ainsi, j’ai pu bien mener le match à son terme. »

Gerd Hennig, l’arbitre qui ne voulait pas arrêter

Noyés dans le brouillard

Comment les acteurs disparaissaient toujours davantage dans une purée de pois grise, Theo Redder peut encore s’en souvenir. Le Borusse, cadre de l’équipe, qui avait joué tous les matchs de l’épopée européenne 1965-1966, du premier tour à Malte à la finale contre Liverpool, était en tribunes ce jour-là, il n’a pu que deviner ce qu’il se jouait sur le terrain : « J’étais blessé, assis avec les spectateurs et je m’interrogeais. J’avais amené une connaissance de Wickede et nous étions morts de rire, parce qu’on ne voyait absolument plus rien. C’était uniquement du brouillard, encore et encore. On n’aurait plus dû jouer. Là-dessus, tout le monde était d’accord. C’était irrégulier en deuxième période. C’est pourquoi tu n’oublies pas ce Derby. »

Bières, cartes ou maison

En deuxième mi-temps, quatre nouveaux buts sont tombés, deux pour chaque équipe, des buts dont la conception et la beauté resteront à tout jamais perdues dans le brouillard dortmundois. Wosab porte le score à 5-0, Neuser marque le but de l’honneur à 5-1, Held inscrit le 6-1 et Bechmann scelle la marque à 6-2. Mais Klaus Fichtel a à peine vu le but de son coéquipier : « Je ne trouvais derrière, proche de mon gardien Norbert Nigbur. Là, nous nous étonnions que le match continue. On devait déjà s’informer l’un et l’autre sur le score mais l’arbitre s’est vraisemblablement dit : « Il y a déjà 4-0, que dois-je siffler ici » et il a laissé aller. A un moment donné, c’était un peu égal. »

Peu avant la fin, le stade était encore à moitié plein et il s’y passait des scènes étranges. Les spectateurs de derrière demandaient aux spectateurs de devant qu’ils aimeraient bien qu’on leur rapporte ce qu’ils voyaient. Cela a rigolé, cela a rouspété. Certains se sentaient comme Edgar Wallace et se souvenaient de « Die toten Augen von London » (Les Mystères de Londres). Un film de 1961 où se produisaient des meurtres avec un tel brouillard comme décor. Tiré du Rundschau : « Certaines personnes sont allées boire des bières, d’autres regrettaient de ne pas avoir amené un jeu de cartes et les plus intelligents sont rentrés à la maison. » `Directement après le match, les visiteurs ont déposé un protêt. Exigeant de rejouer le match, pour finalement retirer ce protêt quelques minutes plus tard, ce que Rundschau trouvait opportun : « Les Schalker devraient être heureux que le brouillard soit arrivé. Dans des conditions normales, ils ne seraient pas repartis avec seulement une défaite 6-2 ». Klaus Fichtel le reconnaît : « La différence entre Dortmund et Schalke était alors énorme, et là-dessus le brouillard n’a joué aucun rôle. Si nous aurions pu gagner un match à rejouer ? Je n’y crois guère mais ce n’était en tous les cas pas un match régulier. »

Le Rote Erde en 2020 depuis le virage nord. On imagine qu’avec 43’000 fans et du brouillard, la vision ne devait pas être top.

En route pour le Torjägerkanone

Le Borussia Dortmund avait débuté cette saison avec de grandes ambitions et d’après les experts il était l’un des favoris pour le titre. Mais après cette victoire contre Schalke, il n’était que sixième, bien en-deçà des attentes. Le BVB pourra remonter jusqu’à la troisième place en fin de saison mais c’est Braunschweig qui est devenu champion, devant 1860 München. Le BVB avait négligé de renforcer l’équipe victorieuse en Coupe d’Europe, si bien que des résultats négatifs ont suivi jusqu’à ce que la relégation soit consommée en 1972. Cependant, lors de cette saison 1966-1967, les Borussen ont pu se réjouir avec le titre de meilleur buteur du championnat de Lothar Emmerich, avec 28 buts, à égalité avec Gerd Müller. L’attaquant alors âgé de 25 ans s’est volontiers remémoré plus tard de ce match dans le brouillard, avant son décès en 2003 du cancer : « C’était quand nous avions explosé les Schalker à 6-2. C’est le célèbre match du brouillard. Je m’en réjouis particulièrement parce que j’avais marqué trois bus dans ce match. C’était la pierre fondatrice de mon titre de roi des buteurs. La relation entre les Dortmunder et les Schalker avaient en fait été alors sensationnellement bonne. Lors de ces Revierderby, les stades étaient toujours pleins à craquer. Mais il n’y avait absolument pas d’agressions entre les joueurs ou les spectateurs. Il n’y avait pas de soucis. Le stade était plein et ensuite on jouait au football. »

Lothar Emmerich et Gerd Müller tentant de se départager le titre de canonnier de la saison 1966-1967 sur un plateau de TV

Le plus âgé

Schalke, après avoir évité de justesse la relégation la saison précédente, a de nouveau réalisé un faible championnat, où il a encaissé une défaite historique 11-0 à Mönchengladbach (le BVB fera pire douze ans plus tard), et terminé à la quinzième place. Néanmoins, après la défaite à Dortmund, les Knappen ont montré un meilleur visage, battant le Bayern en gestation de Sepp Maier, Franz Beckenbauer et Gerd Müller 2-1. Mais l’affluence de seulement 20’000 spectateur montrait indubitablement que l’on était devenu critique du côté du Schalker Markt.

Le match du brouillard du 12 novembre 1966 ne constitue que l’un des 552 matchs de Bundsliga que Klaus Fichtel a disputé en 23 ans de carrière en Bundesliga, à Schalke et au Werder Brême (1980-1984). Seul Karl-Heinz Körbel (602), Manfred Kaltz (581) et Oliver Kahn (557) ont joué plus de matchs, ce qui fait de Klaus Fichtel l’une des légendes de l’histoire de Schalke.

Le petit enfant, qui, en 1954, se réjouissait devant une vitrine d’un magasin d’électricité de Castrop du titre mondial, a évolué une dernière fois en Bundesliga le 21 mai 1988. A l’âge de 43 ans, il a été réactivé une dernière fois comme libéro et, d’une heureuse manière, c’était un match contre le Werder Brême, où il est devenu le joueur le plus âgé de l’histoire de la Bundesliga. Son match d’adieux officiel, Fichtel l’avait déjà disputé deux ans plus tôt, lorsqu’il avait traversé le Parkstadion en sulky et il avait été honoré par une immense ovation. Dans les tribunes se faisait remarquer une banderole, à l’époque des pluies acides, où il était écrit : « La forêt meurt – Tanne tient debout ». Sauf par une froide soirée d’automne 1966 dans les brumes de Dortmund…

Klaus Fichtel

Bundesliga 1966-1967, 13ème journée, 12 novembre 1966.

Borussia Dortmund – Schalke 04 6-2 (4-0).

Kampfbahn Rote Erde, 43’00 spectateurs (guichets fermés).

Arbitre : M. Hennig.

Buts : 15e Emmerich (penalty, 1-0), 21e Emmerich (2-0), 25e Rausch (3-0, autogoal), 28e Emmerich (4-0), 46e Wosab (5-0), 50e Neuser (5-1), 71e Held (6-1), 76e Bechmann (6-2).

Borussia Dortmund : Wessel; Cyliax, Peehs, Paul; Kurrat, Assauer, Trinhold, Neuberger; Wosab, Emmerich, Held. Entraîneur: Heinz Murach.

Schalke: Nigbur; Becher, Rausch, Nikolic, Fichtel; Pyka, Blechinger, Neuser, Bechmann; Herrmann, Klose. Entraîneur: Fritz Langner.

Source: Revierderby, Schalke 04 – Borussia Dortmund, Die Geschichte einer Rivalität, Gregor Schnittker, éd. Die Werkstatt 2011.

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Julien Mouquin

Un jour, je suis passé devant le Westfalenstadion, j'ai vu de la lumière et j'y suis entré. Depuis, je n'en suis jamais vraiment sorti.

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