Ce sont peut-être les deux jours lors desquels nous avons perdu notre innocence et notre insouciance. Avec l’annonce du transfert de Mario Götze et la victoire en 1/2 finale contre le Real Madrid, le BVB avait changé de statut. Nous étions passés de l’équipe de copains qui jouaient pour se faire plaisir sans pression à celui de vainqueur potentiel en Ligue des champions avec ce que cela suppose de pression, d’ambitions, de compromissions et de business dans le monde pas franchement joyeux des grands d’Europe (ou autoproclamés comme tels). Cela n’enlève rien à la folie de cette demi-finale aller.

Cette demi-finale de Ligue des Champions, la troisième de l’histoire du Borussia Dortmund, la première depuis quinze ans, on en faisait une fête. Jusqu’à mardi matin du moins. C’est alors que la nouvelle du transfert de Mario Götze au Bayern Munich a été officialisée. Un coup de Jarnac, un coup de tonnerre, un coup de massue qu’absolument rien ne laissait présager. Autant on avait compris les départs de Nuri Sahin et Shinji Kagawa les saisons passées, autant cette fois la nouvelle nous a laissé sans voix, entre stupeur, abattement et colère. Ce serait un peu long à expliquer, surtout que c’est assez difficile à comprendre pour qui ne fréquente pas assidument le Westfalenstadion mais, en général, quand tu tombes amoureux du Borussia Dortmund, c’est rarement pour ses résultats ou la qualité de son jeu mais parce que c’est un club qui entretient une ferveur, des valeurs et des codes uniques dans le football actuel. Alors quand l’un de ceux sur lesquels on comptait pour incarner à long terme ces valeurs les bafoue pour quelques millions d’euros en plus, cela ne passe pas. Bien sûr, on n’est pas naïfs au point de prendre pour argent comptant, en 2013, les déclarations d’un joueur qui affirme la main sur le cœur qu’il se voit bien faire toute sa carrière dans son club formateur. Mais on avait envie d’y croire, on a tellement vécu de moments merveilleux avec ce Borussia Dortmund qu’on a fatalement développé une certaine inclinaison à croire aux contes de fées.

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© Julien Mouquin / Génération WS

La fin d’un cycle ?

Tu ne peux pas imaginer quel mardi affreux tous les supporters du BVB ont passé. Sur le moment, j’avais envie de tout balancer, de brûler mon abonnement et de renoncer à ce match contre le Real. A quoi bon s’investir autant pour un club si même l’un de ses enfants chéris n’y croit tellement pas qu’il pactise avec l’ennemi ? Un jour et demi intensif de travail (si, si, ça m’arrive…), une longue séance de footing dans les champs et forêts du Gros-de-Vaud puis, une fois la nuit tombée, de vélo d’appartement pour me défouler, une nuit de sommeil et quelques bières (évidemment) m’ont toutefois ramené à de meilleurs sentiments. Et celui qui m’a définitivement remobilisé pour ce Dortmund – Real dans un Biergarten voisin du stade, c’est mon ami Thomas, supporter du BVB de beaucoup plus longue date que moi, figure emblématique de la Südtribüne et grand ordonnateur du cérémonial d’avant-match sur la pelouse. Sa théorie, c’est que notre club chéri et l’amour qu’on lui porte transcendent largement le destin personnel d’un individu, tout futur meilleur joueur de football du monde qu’il fut. Et qu’après tout, on a tous été jeunes et qu’on a sans doute commis des erreurs de jeunesse plus blâmables (mais je ne te dirai pas lesquels…) que celle d’un gamin de 20 ans qui troque un salaire annuel de 15 millions d’euros sur 3 ans contre un revenu de 60 millions sur 5 ans en signant dans un aspirateur à fric qui est obligé de distribuer des éventails en carton pour générer un peu de bruit dans son mouroir à VIP et touristes. Là où j’étais moins d’accord avec Thomas, c’est lorsqu’il comparait la situation actuelle à celle de 1997 où l’équipe dortmundoise avait implosé après son titre européen contre la Juventus. Sauf qu’à l’époque l’équipe du BVB et ses champions du monde de 1990 était bien davantage vieillissante et en fin de cycle que l’actuelle qui nous paraît plutôt en début d’ascension. Mais après tout, peut-être que Thomas a raison et qu’on vit la fin d’un cycle, enchanté, celui des Bubis devenus Pöhler. Et que donc, si l’on veut que ce cycle ne se termine pas sur un sentiment d’inachevé, la seule issue est de gagner la Ligue des Champions.

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Plus fort que jamais

Ces raisonnements, ces dilemmes, ces doutes, ces hésitations, je peux t’assurer que tous les fans du BVB les ont eus durant les trente-six heures assez étranges qui ont séparé la confirmation du transfert de Götze et ce match contre le Real Madrid. Mais finalement le peuple jaune a tranché, unanime, fier, digne : pas de sifflets contre le lâcheur Götze mais un soutien total, franc, massif, plus fort que jamais envers notre équipe pour la pousser à l’improbable exploit, compte tenu du contexte, contre le club le plus titré de la planète. Porté par cette ambiance survoltée et cette incroyable communion mais aussi par le discours remobilisateur du magicien Jürgen Klopp (qui avait trouvé « les mots de Dieu » selon Neven Subotic), le Borussia va enflammer le début de match et, après une première occasion manquée par Götze, ouvrir le score sur un centre de Mario Götze repris par Robert Lewandowski. Après cette entame tonitruante, les Schwarzgelben vont lever un peu le pied et laisser le Real revenir dans le match, sans trop de danger toutefois. Jusqu’à la 43e du moins. C’est alors que Varane déséquilibre Reus dans la surface, le pénalty semble évident sauf pour M. Kuipers dont on se demande par quelles relations opaques il dirige encore des parties de ce niveau après ses performances calamiteuses lors de Pays de Galles – Suisse, Barcelone – Milan en 2011 ou le tout récent PSG – Barcelone. Sur le contre, Mats Hummels, déconcentré, commet une grosse boulette dont profite Gonzalo Higuain pour offrir l’égalisation à Cristiano Ronaldo. Lequel s’en vient, comme en match de poule, allumer le mur jaune. Manifestement, le Portugais n’a pas retenu la leçon de la défaite madrilène de l’automne : on ne nargue pas impunément les meilleurs fans du monde.

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Vingt minutes de grâce

Si le début de match enthousiasmant du BVB avait chassé les idées noires qui nous trottaient dans l’esprit depuis le transfert de Götze, le scénario de cette fin de mi-temps nous a replongés dans un certain dépit. Mais la meilleure catharsis, cela reste de voir Dortmund attaquer à la reprise face à sa Südtribüne dont l’ardeur est décuplée par le sentiment d’injustice et la frustration accumulée lors des trente-six dernières heures. Tu peux t’appeler Real Madrid, avoir gagné neuf fois la Coupe des Champions, aligner des joueurs qui ont tout gagné dans leur carrière et être emmené par un entraîneur à l’égo surdimensionné, quand le Borussia Dortmund parvient de la sorte à embraser le Temple de la Béatitude, même en configuration européenne avec un mur jaune miniature, tu n’as plus qu’à te faire tout petit et laisser passer l’orage en espérant limiter les dégâts. Sauf que là, la tornade jaune et noire, emmenée par un Marco Reus et un Robert Lewandowski stratosphériques, va sérieusement entamer les rêves de Decima de la Maison Blanche. Une frappe écrasée du premier nommé permet au second de redonner l’avantage aux Bubis d’une frappe pleine de malice.

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Robert Lewandowski est magique

Le chef d’œuvre de la soirée intervient cinq minutes plus tard : après une frappe manquée de Schmelzer, Lewagoal enchaîne une merveille de râteau suivi d’une frappe d’une rare promptitude en pleine lucarne. On vit ces moments magiques durant lesquels le vacarme du Westfalenstadion est tel qu’il en devient presque visible, tangible et c’est encore plus beau quand l’adversaire en face se nomme Real Madrid. Meilleur Madrilène mercredi, le gardien Diego Lopez évite une déroute plus large aux Merengue en s’interposant sur des essais de Gündogan et Lewandowski. Le portier espagnol devra toutefois s’avouer vaincu une quatrième fois sur un pénalty de compensation obtenu par Marco Reus et transformé par l’inévitable Robert Lewandowski qui devient le premier joueur à inscrire un quadruplé en Coupe d’Europe contre le grand Real. Les Merengue sortiront un peu la tête de l’eau sur la fin, se procureront quelques possibilités de réduire le score, notamment sur une percée de Ronaldo, mais toutes seront annihilées par un Roman Weidenfeller que l’on n’avait jamais connu aussi sécurisant, même sur les sorties aériennes. C’est dire le caractère irréel de cette belle soirée printanière dans la Ruhr.

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Road to Wembley

Tu sais que, depuis plusieurs années, je prêche, souvent dans le désert, parfois dans le mépris, pour défendre la qualité et la valeur de la Bundesliga. Pourtant, après cette semaine historique, je vais me garder de tomber dans un triomphalisme béat, il reste des matchs retour et ce Dortmund – Real a comporté, comme souvent au Westfalenstadion, une trop grande part d’irrationnel pour que l’on puisse vraiment juger de la différence de niveau des deux formations. On attendra donc un peu avant de tirer des conclusions péremptoires, contrairement à certains médias qui théorisent déjà sur une passation de pouvoir entre Liga et Bundesliga, championnat dont ils ignoraient pourtant l’existence au début de la semaine.

Je garderai simplement le souvenir indélébile de deux journées complètement folles où notre club chéri nous aura fait passer par tous les états d’âme possibles et imaginables pour finir sur une joie immense. Et même un peu plus que deux journées puisque mon périple s’est terminé, douze heures après le coup de sifflet final, après une nuit de fête mémorable, un vol retour express un peu moins mémorable, sous les regards ébahis des badauds, dans le Lausanne – Echallens – Bercher, toujours revêtu d’un maillot Gündogan, une casquette Pöhler, une écharpe « wir halten fest und treu zusammen » et un sourire vissé jusqu’aux oreilles, malgré des yeux un peu embués par la fatigue et la nuit blanche. Avec dans un coin de la tête l’espoir que l’hypothèse, a priori farfelue en début de saison, d’une finale idéale (enfin presque : idéale ce serait contre Schalke) en forme de revanche contre le Bayern Munich à Wembley n’est plus complètement une vue de l’esprit.

Borussia Dortmund – Real Madrid 4-1 (1-1).

Westfalenstadion, 65’829 spectateurs (guichets fermés).

Arbitre : M. Kuipers.

Buts : 8e Lewandowski (1-0), 43e Ronaldo (1-1), 50e Lewandowski (2-1), 55e Lewandowski (3-1), 67e Lewandowski (pénalty, 4-1).

Dortmund : Weidenfeller; Piszczek (83e Grosskreutz), Hummels, Subotic, Schmelzer; Gündogan (92e Schieber), Bender; Blaszczykowski (82e Kehl), Götze, Reus; Lewandowski.

Real: Lopez; Ramos, Varane, Pepe, Coentrao; Khedira, Xabi Alonso (80e Kaka); Özil, Modric (68e di Maria), Ronaldo ; Higuain (68e Benzema).

Cartons jaunes: 54e Khedira, 64e Özil, 70e Lewandowski, 90e Ramos.

Notes: Dortmund au complet, Real sans Arbeloa (suspendu), Essien ni Marcelo (blessés).

Julien Mouquin

À propos de l'auteur

Julien Mouquin

Un jour, je suis passé devant le Westfalenstadion, j'ai vu de la lumière et j'y suis entré. Depuis, je n'en suis jamais vraiment sorti.

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