Un match retour à Dortmund après une défaite d’un but à l’aller en 1/8ème de finale de Coupe des Champions à Lisbonne contre Benfica ? L’affiche n’est pas inédite puisqu’en 1963, le BVB avait obtenu sa qualification en atomisant les Portugais, pourtant triple finalistes sortants de l’épreuve, 5-0 au Rote Erde ! En utilisant les armes traditionnelles du club : combativité, verticalité et amour du maillot. A méditer avant la revanche entre les deux clubs.

La Coupe d’Europe des clubs champions a été créée en 1955 et ses cinq premières éditions ont été remportées par le Real Madrid de di Stefano, Gento, Puskas et autres Kopa. A l’époque, il s’agissait d’une vraie Coupe des Champions, et non de l’infâme bouillie commerciale que l’on nous sert aujourd’hui, c’est-à-dire une épreuve réunissant uniquement les champions de chaque pays, plus le tenant du titre. Ainsi, la domination merengue sur l’Europe va prendre fin à l’automne 1960 lorsque le Real, tenant du titre, est éliminé par son rival de toujours, Barcelone, champion d’Espagne. Après avoir éliminé le quintuple tenant du titre, les Blaugranas deviennent grandissimes favoris de l’épreuve. Mais la finale a lieu dans le mythique stade du Wankdorf à Berne et, comme en Coupe du Monde dans le même stade sept plus tôt entre la Hongrie et l’Allemagne, c’est l’outsider, Benfica Lisbonne, qui va surprendre le favori barcelonais, sur le même score de 3-2. Dans la foulée, les Portugais enlèvent une deuxième Coupe des Champions en 1962 en atomisant le Real Madrid 5-3 en finale. Benfica enchaîne une troisième finale consécutive, perdue celle-ci 2-1 à Wembley contre grand Milan AC de Maldini, Altafini et Rivera. Mais, au début de la saison 1963-1964, les Portugais, forts de leurs trois finales consécutives dont deux victorieuses et toujours emmenés par la légende Eusebio, font à nouveau figure de principal candidat au titre européen. A l’inverse, le football allemand ne pèse à l’époque pas très lourd puisque, la saison précédente, le champion d’Allemagne, le 1. FC Köln, s’était fait sortir dès le 1er tour après une défaite 8-1 au match aller contre le FC Dundee.

Le jour de gloire

Dès lors, les pronostics ne sont guère favorables à l’automne 1963 lorsque le tirage au sort oppose, en 1/8ème de finale, le nouveau champion d’Allemagne, un club pas très connu du Ruhrpott, le Borussia Dortmund, vainqueur des Norvégiens de Lyn Oslo au premier tour, au colosse Benfica Lisbonne. Le match aller a lieu au Portugal et le BVB est largement dominé.  « Ils nous étaient largement supérieurs, confirme l’attaquant Reinhold Wosab, et nous aurions dû rentrer à la maison avec un 10-0 ! ». Mais, dans les buts du BVB, le légendaire gardien Hans Tilkowski, celui-là même qui encaissera le goal si controversé de Geoff Hurst à Wembley en finale de Coupe du Monde 1966, multiplie les parades. Mieux, nos Borussen parviennent à répondre à l’ouverture du score portugaise en début de 2e période, par Reinhold Wosab, inscrivant là le fameux but à l’extérieur. La Panthère Noire Eusebio donnera finalement la victoire à Benfica mais la courte défaite (1-2) autorise tous les espoirs pour le peuple jaune et noir avant le match retour. Nous sommes le 4 décembre 1963 et le Borussia Dortmund s’apprête à écrire la première page de légende de son Histoire européenne.

Une autre époque

Malgré le froid glacial qui envahit ce jour-là le Ruhrpott, le Kampfbahn Rote Erde affiche déjà complet quatre heures avant le coup d’envoi ! Certains fans sont même perchés dans les arbres… Officiellement, ils sont 41’500, la capacité maximale du stade, mais, d’après certains témoins, ils étaient en fait 60’000 ce jour-là dans les tribunes pour croire à l’impossible exploit contre la meilleure équipe d’Europe. Contrairement aux autres rétros de match parus sur notre site, je n’ai pas vécu cette soirée de légende au stade, et pour cause : mes parents n’étaient pas vraiment encore en âge de procréer à cette époque, mais j’ai revu le match en intégralité. S’il est toujours difficile de se faire une idée de l’ambiance sans avoir été présent dans le stade, les spectateurs avaient l’air bien serrés dans les tribunes situées à bonne distance du terrain du Rote Erde. Il n’y a pas encore de kop ou d’ultras, peu de chants, à part l’immuable « beeeee fauuuuu beeeee », en revanche le public est hyper-réactif : chaque duel gagné, chaque tacle est salué d’une immense clameur, le stade s’enflamme dès que le BVB franchit le milieu de terrain et toute intervention portugaise est accueillie par un concert de sifflet. Ceux qui ont connu le Westfalenstadion il y a quelques saisons peuvent se l’imaginer, malheureusement cela se perd un peu, nos nouveaux fans sont plus sensibles à des gestes plus futiles que la beauté d’un duel gagné ou d’un dégagement en tribune. Les deux équipes s’alignent en 2-3-5 (!). Après trente secondes, le gardien portugais se saisit d’une passe en retrait de l’un de ses défenseurs, c’était encore autorisé à l’époque. C’était vraiment un football d’un autre âge et pourtant les recettes qui vont permettre au Borussia de créer l’exploit sont les mêmes que celles qui permettront, des années plus tard, au BVB de Nobby Dickel, de Lars Ricken ou de Jürgen Klopp d’écrire d’autres pages glorieuses de l’Histoire du club : amour du maillot, combativité et verticalité.

La pression infernale

Peut-être gênés par le terrain gelé, l’absence de leur star Eusebio et, plus sûrement, par la furia dortmundoise, les joueurs du Benfica paraissent d’emblée très empruntés. Le plan de jeu de l’entraîneur borusse Hermann Eppenhoff est simple : harceler le porteur du ballon adverse et, dès la récupération, projeter la balle le plus vite possible en direction des cinq attaquants. Avec une équipe composée essentiellement d’enfants du Ruhrpott, le Borussia gagne tous les duels et met une pression infernale sur Benfica. Après dix minutes, il y a déjà eu deux sauvetages portugais sur la ligne et une frappe somptueuse de Lothar Emmerich sur la barre. Le BVB ne se décourage pas, comme en témoigne cette triple occasion avec une frappe de Timo Konietzka sur la latte, un nouveau sauvetage lisboète et une reprise de Reinhold Wosab dans le petit filet extérieur ! Cette pression va finir par payer sur un tacle rageur du défenseur Wilhelm Burgsmüller suivi d’un centre pour Timo Konietzka dont le coup de tête rentre avec l’aide du poteau. Le BVB a déjà refait son retard du match aller mais le cauchemar du Benfica ne fait que commencer…

L’émeute

Deux minutes après l’ouverture du score, une déviation géniale de Konietzka permet à Franz Brungs d’aller inscrire le 2-0 d’une demi-volée sous la barre. Le BVB est complètement euphorique et ses joueurs s’autorisent des gestes improbables, une aile de pigeon sur l’aile droite suivie d’une triangulation entre Konietzka, Emmerich et Schmidt permettent à Franz Brungs de s’offrir un nouveau duel avec le gardien portugais et d’inscrire le 3-0 après un ricochet sur le poteau, devant la tribune Nord du Rote Erde, là où se trouve actuellement le Biergarten éponyme. Tu t’en souviendras, à ta prochaine visite : c’est là que, par une soirée glaciale de décembre 1963, la meilleure équipe d’Europe de l’époque a sombré en à peine quatre minutes devant la rage de vaincre et la détermination des fils de mineurs et d’ouvriers du Ruhrpott. L’événement est considérable : dès le 3-0 les photographes se précipitent sur le terrain pour immortaliser l’instant alors que les fans franchissent la frêle corde devant la tribune pour aller célébrer leurs héros le long de la ligne de touche, avant de sagement reprendre leur place en tribune ! L’émeute.

La démonstration

On ne sait pas si l’entraîneur lisboète avait tenté de recadrer ses troupes à la mi-temps car, dès la reprise Franz Brungs s’offrira le triplé et assurera définitivement la victoire du BVB en s’élevant plus haut que la défense portugaise pour inscrire le 4-0 de la tête. C’est un drôle de personnage ce Brungs : il n’a pas vraiment marqué l’Histoire du BVB car il n’y est resté que trois saisons, il n’a jamais eu les honneurs de l’équipe nationale mais ce soir-là, c’était son soir. Et il peut s’enorgueillir d’un bilan de 8 buts en 10 matchs européens en schwarzgelb ! Mais c’est avant tout un collectif qui a fait tomber le grand Benfica, une équipe de copains du Pott, Aki Schmidt, Hans Tilkowski, Lothar Emmerich, Lothar Geisler et Hoppy Kurrat de Dortmund, Willi Sturm de Bochum, Timo Konietzka de Lünen, le capitaine Wilhelm Burgsmüller d’Huckarde, Theo Redder de Werl, Reinhold Wosab de Marl… Dortmunder Jungs ! Reinhold Wosab mettra un terme au festival en reprenant un tir renvoyé par le poteau mais le score aurait pu être bien plus large sans quelques interventions salvatrices du gardien portugais et de nouvelles frappes sur le montant dans la dernière demi-heure. Quant au gardien Tilkowski, héroïque au match aller, il effectuera son seul arrêt de la soirée à la 70e sur un tir qui ne paraissait même pas cadré.

Coup de tonnerre sur l’Europe

En tribunes, on a cru distinguer une vieille version de « Oh ist das schön » alors que, dès le coup de sifflet final, le terrain est complétement envahi par des supporters euphoriques. « Je suis le perdant mais je m’estime heureux d’avoir vu jouer cette formidable équipe », dira l’entraîneur portugais Lajos Czeisler après le match. Le BVB venait d’entrer de plein pied dans la légende du football européen et l’Europe, ébahie, découvrait « Die Macht im Ruhrpott ». C’était tout simplement la première fois qu’une équipe allemande terrassait un club ibérique en Coupe d’Europe ! « Benfica exécuté par le Borussia », avait alors titré L’Equipe. Pour le Westfälische Rundschau « Benfica a joué contre le mur d’une équipe déchaînée. On doit être prudent avec les superlatifs. Mais ici, ils ont toute leur place. Les Schwarz-Gelben se sont laissés emportés par l’ovation tumultueuse de leurs supporters ».

Et si l’Histoire se répétait ?

Après cet exploit grandiose et une qualification contre Dukla Prague au tour suivant (victoire 4-0 à l’aller en Tchécoslovaquie, défaite 1-3 au Rote Erde), le BVB ira jusqu’en 1/2 finale. La belle aventure s’arrêtera là (2-2 au Rote Erde avec un nouveau doublé de Brungs, défaite 0-2 à San Siro) contre l’Inter Milan de Sandro Mazzola et Helenio Herrera, l’inventeur du catenaccio, futur vainqueur de l’épreuve (3-1 contre le Real Madrid). Le Borussia devra patienter deux ans de plus pour gagner son premier trophée européen (la Coupe d’Europe des vainqueurs de Coupe contre Liverpool) et 31 ans pour inscrire son nom au palmarès de la plus prestigieuse des compétitions européennes contre la Juventus. Mais c’est bien en ce 4 décembre 1963 contre le Benfica Lisbonne que le Borussia Dortmund est devenu un nom qui compte sur la scène européenne. Aujourd’hui, le rapport de force semble s’être un peu inversé et le Benfica ne fait plus autant peur qu’à l’époque. Mais le problème est le même : nous sommes toujours en huitième de finale de Ligue des Champions et il y a toujours un but à remonter après le match aller de Lisbonne. Alors puissent les supporters s’inspirer de la folie du Rote Erde, puissent Thomas Tuchel et ses joueurs se souvenir que la recette du succès en football est simple, combativité, verticalité et amour du maillot, pour que cette soirée du 8 mars 2017 rejoigne celle du Jahrhundertspiel du 4 décembre 1963 dans le livre d’or du Ballspielverein Borussia.

Coupe d’Europe des clubs champions 1963-1964, huitième de finale retour, 4 décembre 1963 :

Borussia Dortmund – Benfica Lisbonne 5-0 (3-0). Aller: 1-2.

Kampfbahn Rote Erde, 41’500 spectateurs (officiel).

Arbitre : M. McCabe.

Buts : 33e Konietzka (1-0), 35e Brungs (2-0), 37e Brungs (3-0), 47e Brungs (4-0), 58e Wosab (5-0).

Borussia Dortmund : Tilkowski; Burgsmüller, Redder; Kurrat, Geisler, Sturm; Wosab, Schmidt, Brungs, Konietzka, Emmerich. Entraîneur: Hermann Eppenhoff.

Benfica: Rita; Cavern, Cruz; Coluna, Luciano, Humberto; Augusto, Santana, Yauca, Serafilm, Simoes. Entraîneur: Lajos Cseisler.

Sources:

Ein Jahrhundert Borussia Dortmund, 1909 bis 2009. Dietrich Schulze-Marmeling et Gerd Kolbe, éd. limitée et numérotée Die Werkstatt, 2009.

Nur die beste I, 100 Jahre Borussia Dortmund – Jubiläumsdition DVD 1.

Photos: bvb.de, schwarzgelbe.de, Ruhrnachrichten.de, Julien Mouquin.

 

À propos de l'auteur

Julien Mouquin

Un jour, je suis passé devant le Westfalenstadion, j'ai vu de la lumière et j'y suis entré. Depuis, je n'en suis jamais vraiment sorti.

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« Histoire et origine du BVB » et « Dortmund, la ville »

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