Après le triomphe total dortmundois de la saison 2011-2012, la réponse du Bayern Munich a été cinglante et le BVB n’a pas eu voix au chapitre en Allemagne lors de la saison suivante. Paradoxalement, c’est par le biais de la Coupe d’Europe, qui nous avait si mal réussi lors des Meistersaison 2011 er 2012, que Jürgen Klopp et ses Pöhler vont poursuivre leur formidable aventure.

L’image est restée célèbre : le 12 mai 2012, notre directeur général Hans-Joachim Watzke est seul sur la pelouse de l’Olympiastadion après le triomphe contre le Bayern Munich, le regard dans le vide, visiblement ému, indifférent à la liesse de ses joueurs et des fans dans la Marathon-Tor, tout comme aux paillettes et aux confettis dorés qui s’abattaient sur lui. Sans doute Aki repensait-il à l’incroyable chemin et au travail accomplis depuis sept ans pour amener à de tels sommets un club promis à la disparition. Mais il réalisait aussi que le plus dur allait commencer : « Pendant le match, Alex Ferguson était assis quatre sièges sur ma gauche pour visionner Lewandowski et Kagawa. Je lui ai dit qu’il pouvait en avoir un mais pas les deux. Il m’a regardé comme un débile mais c’est ce qui s’est passé. C’était bien sûr une soirée épique. Mais je savais déjà que c’était notre sommet. Je me souviens encore que nous sommes rentrés à quatre ou cinq à l’hôtel pour aller dormir deux heures. J’ai regardé la porte de Brandebourg. Je savais que maintenant cela allait être extrêmement difficile pour nous. Je savais que cela allait provoquer une réaction au Bayern. Je savais qu’ils allaient s’approcher de nos joueurs. Ils avaient déjà joué quarante finales et ils n’y avaient jamais encaissé plus de deux buts. Et là ils en avaient pris cinq ! Le Bayern avait le sentiment d’être humilié, ils devaient avaler des calmants. A ce moment, le Bayern a complètement modifié sa politique. Ils ont investi beaucoup plus et complétement rebattu les cartes. Et cela a payé. »

Watzke avait vu juste : le Bayern ne pouvait laisser passer l’affront et voir sa suprématie nationale pareillement menacée par l’insolente jeunesse dortmundoise. Et le Rekordmeister a réagi, en mode Uli, Hoeness, tout en force, en investissant massivement. Mais aussi en finesse, dès lors que l’entraîneur Heynckes a compris que la possession de balle ne servait à rien et qu’il s’est converti (« comme des Chinois », dira Jürgen Klopp, « nous avons tiré le Bayern à notre niveau ») au Vollgas-Fußball magnifié par notre entraîneur. La reconquête recommence dès le mois d’août avec la Supercup, remportée 2-1 contre le BVB à l’Allianz Arena. Ce soir-là, sur les bords de l’Isar, nous n’y avons pas accordé trop d’importance, notre équipe avait abordé le match un peu en touriste contre des Bavarois enragés mais avait été malgré tout très proche de les emmener aux tirs au but. Mais cela préfigurait la suite de la saison : même s’il est parvenu à tenir deux fois en échec le Rekordmeister dans les confrontations directes en Bundesliga, le BVB a très vite été décroché dans la course au titre et n’a jamais vraiment paru en mesure de conserver son Meisterschale sur la longueur d’une saison. Là où le Bayern ne laisse que des miettes aux « petites » équipe, le BVB perd des plumes contre des adversaires modestes mais qui ont compris le système Klopp et lui laissent une possession de balle qu’il n’apprécie guère : « Notre style de jeu a donné du courage aux petite équipes, constate Ilkay Gündogan. Ils se disent : nous pouvons battre des équipes plus fortes que nous si nous utilisons une tactique appropriée. »

Le Borussia finit avec 76 points, le meilleur total de l’histoire du club après les 81 de la saison précédente mais avec quinze longueurs de retard sur la machine munichoise qui renversait tout sur son passage. Même le FC Barcelone, qui avait dominé l’Europe les saisons précédentes, s’est fait atomiser en demi-finale de Ligue des Champions. Face à ce rouleau compresseur, le BVB perdra aussi sa DFB-Pokal, battu en quart de finale 1-0 par le Bayern, toujours à Munich, un score guère révélateur de la suprématie bavaroise pendant 70 minutes, même si nous avions flirté avec l’égalisation sur la fin.

Dominé sur le plan national, le BVB va alors une nouvelle fois ressurgir là où l’on ne l’attendait pas : en Coupe d’Europe. Pourtant, le tirage au sort ne laissait rien présager de bon pour nos Pöhler. Le BVB hérite du groupe le plus relevé de l’histoire de la Ligue des Champions puisque c’est la seule fois où les champions sortants des trois premiers pays à l’indice UEFA, Espagne (Real Madrid), Angleterre (Manchester City) et Allemagne (Borussia Dortmund) se retrouvent dans la même poule, avec, pour corser le tout, en prime l’un des clubs les plus glorieux du monde, le champion de Hollande (Ajax Amsterdam). Comment cette jeune équipe du BVB, incapable de sortir des groupes lors des deux saisons précédentes, en 2010-2011 en Europa League avec Séville, PSG et Karpaty Lvov, en 2011-2012 en Ligue des Champions avec Arsenal, Marseille et Olympiakos, peut-elle espérer passer les obstacles Real Madrid, qui a fait de la decima une priorité absolue avec l’engagement de José Mourinho, et Manchester City, le club jouet d’Abu Dhabi aux moyens financiers illimités ?

Et pourtant, le miracle va s’accomplir : le BVB commence par une victoire à domicile 1-0 contre le quadruple vainqueur de la compétition, l’Ajax Amsterdam. Mais c’est lors de la deuxième journée que l’Europe va redécouvrir le Borussia Dortmund et ses fans, après un match grandiose sur la pelouse de l’équipe la plus chère du monde, Manchester City, où le résultat (1-1) ne reflète guère la qualité du jeu produit ce soir-là par nos Jungs : « Ils ont dominé la plus grande partie du match, ils sont tombés sur l’adversaire comme des taxis jaunes et noirs sur des clients fortunés de la City à New-York », écrivait le Daily Telegraph. L’enfant de Dortmund, Marco Reus, revenu au bercail durant l’été pour remplacer Shinji Kagawa, parti à Manchester United, ouvre le score et se procure de nombreuses occasions de doubler la mise. Finalement, City sauvera un point miraculeux sur un pénalty de Mario Balotelli en fin de match. « Mais ils étaient une classe au-dessus de nous ce soir et leurs fans aussi », reconnaîtra le portier des Citizens Joe Hart, auteur de multiples parades pour éviter une déroute monumentale à son équipe. « C’était l’un des meilleurs matchs que j’aie jamais vu, dira Jürgen Klopp, et j’en ai vu un paquet. Nous avons franchi un pas important pour repositionner différemment le Borussia Dortmund en Ligue des Champions. » Le journal Welt va plus loin : « Peut-être que l’on se souviendra de cette soirée à Manchester comme un acte de naissance au niveau européen. »

Dans la foulée, le Real Madrid de José Mourinho et Cristiano Ronaldo est vaincu par la magie du Westfalenstadion 2-1 et ne parviendra pas à prendre sa revanche au retour à Bernabeu, ne sauvant un point (2-2) que dans les dernières minutes sur un coup franc du Schalker Mesut Özil. Une démonstration du duo magique Reus-Götze à Amsterdam (4-1) validera définitivement la qualification avant même l’ultime journée. Une dernière victoire à domicile contre Manchester City assurera  la première place, avec 14 points sur 18, du Hammergruppe, le groupe de la mort, le plus relevé de l’histoire. Pas mal pour une équipe considérée jusque-là comme un nain européen. Neven Subotic explique cette métamorphose : « On peut s’entraîner pour être mentalement prêts pour le Gegenpressing et la conquête de la balle. Mais on ne peut pas s’entraîner concrètement parce qu’un match est toujours en mouvement. Chacun a la possibilité et la responsabilité d’une action que tous vont suivre. Pour cela, le sentiment doit grandir pendant quelques années. Ensuite, cela devient quasiment un réflexe du corps. »

En huitième de finale, le BVB hérite du Shaktar Donetsk, emmené par son armada brésilienne. Le match aller est épique avec un coup d’envoi à 22h45 heure locale et une ambiance irréelle et grandiose avec 3000 Borussen face à 50’000 Ukrainiens tous d’orange vêtus dans les brumes et le froid du Donbass, pas encore ravagé par la guerre. Le BVB obtient un match nul de haute lutte (2-2) et valide facilement sa qualification au retour (3-0).

Arrive alors Malaga, un club inconnu qui s’est invité dans la cour des grands grâce à des millions d’argent douteux en provenance du Qatar, un cousin du satrape qui sévit actuellement à Paris. La première manche se solde par un score nul et vierge en Andalousie.

Au retour, les choses ne se passent pas comme prévu, l’entraîneur Manuel Pellegrini parvient à déjouer le système de Jürgen Klopp et, lorsque Malaga inscrit le 1-2, en position claire de hors-jeu, à quelques minutes de la fin, l’aventure dortmundoise paraît s’arrêter-là. Personne n’imagine que le BVB, qui n’a inscrit qu’un but en 180 minutes, peut inscrire les deux réussites nécessaires à sa qualification dans les arrêts de jeu. Et pourtant, c’est ce qui va se produire. Marco Reus et l’improbable Felipe Santana, promu centre-avant à défaut d’autres solutions tactiques, lui aussi en position de hors-jeu, inscrivent les deux buts de la qualification dans une ambiance délirante. Une nuit qui restera pour l’éternité comme le « Wunder von Dortmund ». « J’ai couru sur le terrain, j’ai enlacé Marco Reus et je ne voulais plus le lâcher », se souvient Ilkay Gündogan. « C’est clairement pour moi le moment le plus fou de ma carrière », assure Neven Subotic. « C’était du pur Holywood. Nous savions que nous pouvions remonter un but et espérer un coup de chance. La réussite était de notre côté ce jour-là. » « Fou, simplement fou, ce qu’il s’est passé aujourd’hui. C’était grandiose, les gens se réjouissaient comme un deuxième trou dans leur cul (…) » poétise Jürgen Klopp. « On a rarement vu une équipe aussi unie et avec une telle confiance en soi. »

A tête reposée, quelques semaines plus tard, Jürgen Klopp fera une analyse un peu plus profonde : « C’est ma motivation  comme entraîneur. Mettre un tel bazar que l’on peut raconter qu’il renverse le club. Le pilier le plus important appartient à l’histoire, qu’il a écrite au cours de son existence. C’est pourquoi je considère l’époque que nous avons vécue aussi géniale. Parce que nous avions cette possibilité d’écrire cette Histoire. On peut gagner ou perdre mais on est avec gens que l’on aime. On est comme à la maison. C’est cela que nous voulions avoir. Nous voulions savoir à qui nous appartenions. Et dix millions de personnes voulaient avoir la même appartenance. »

Le BVB était de retour dans le dernier carré de la plus prestigieuse compétition de club et, ce soir-là, en fêtant l’exploit dans notre Fankneippe préféré de Dortmund, avec des Andalous inconsolables, nous avions l’impression d’être les rois du monde et que le rêve éveillé que nous vivions avec notre club depuis trois ans allait durer pour l’éternité. Malheureusement, le réveil allait sonner quelques semaines plus tard. Brutalement.

Si tu as manqué le début:

1er décembre : Revolution 09

2 décembre : Une défaite salutaire

3 décembre: Un rendez-vous presque manqué

4 décembre: A la conquête des cœurs

5 décembre: Goldene Zukunft braucht Vergangenheit

6 décembre: Un employé comme les autres

7 décembre: L’apprentissage

8 décembre: Le premier Derby

9 décembre: La désillusion

10 décembre: Les ruelles sombres

11 décembre: L’irrésistible ascension

12 décembre: En route pour la gloire

13 décembre: La consécration

14 décembre: Des lendemains qui déchantent

15 décembre: Doublefeier

Adaptation libre de « Ich mag, wenn’s kracht » Jürgen Klopp. Die Biographie. De Raphael Honigstein, éd. Ullstein extra, 2017.

À propos de l'auteur

Julien Mouquin

Un jour, je suis passé devant le Westfalenstadion, j’ai vu de la lumière et j’y suis entré. Depuis, je n’en suis jamais vraiment sorti.

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15 décembre : Doublefeier

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