C’est à l’automne 2010 que le BVB va se transformer en rouleau compresseur balayant tout sur son passage. Malgré un recrutement jugé peu ambitieux et low-cost, Jürgen Klopp parvient enfin à imposer son style de jeu. Et rien ni personne en Bundesliga n’a pu résister à Kloppo et à ses Bubis impertinents, insouciants, joyeux et presque invincibles.

Après avoir fêté le retour en Coupe d’Europe au printemps 2010, le BVB effectue un recrutement jugé peu ambitieux et trop raisonnable. Un manque flagrant d’ambition pour de nombreux médias : un Polonais inconnu hors de son pays, Lewandowski, un autre Polonais dont le Hertha avait refusé de renouveler le contrat, Piszczek, un Japonais recruté pour quelques grains de riz en deuxième division de son pays, Kagawa, et un Brésilien sorti du chômage par Jürgen Klopp qui l’avait côtoyé à Mainz, da Silva. Moins de 5M € d’investissements, un montant jugé indigne pour un club de ce standing. Et les critiques vont s’en donner à cœur joie après la défaite concédée à domicile en ouverture de saison contre Leverkusen. Mais elles vont rapidement être réduites au silence. Car, ensuite, le BVB enchaîne deux séries de sept victoires consécutives, tout juste entrecoupées par un nul fêté comme une victoire contre Hoffenheim car arraché à la 93e sur un coup-franc de l’improbable Toni da Silva. « Nous avons eu beaucoup de réussite avec nos choix de transferts », reconnaît Hans-Joachim Watzke. Avec Götze, Kagawa et Lewandowski, bien que dans un premier temps cantonné dans un rôle de joker de luxe derrière Barrios, le temps de muscler son jeu, le BVB possède un trio capable de décider les matchs sur son talent. « Ils ont ouvert notre jeu », reconnaît Neven Subotic. A leur côté, l’équipe exerce un pressing qui étouffe complétement nos adversaires et le collectif commence à être parfaitement rodé : « Le cadre de l’équipe était resté longtemps ensemble. Nous l’avons renforcé avec de jeunes joueurs qui avaient envie d’aller plus haut et voulaient absolument y arriver. Et nous sommes arrivés au point d’avoir tellement confiance en notre système que nous le vivions presque. »

Stuttgart, Schalke dans un Derby inoubliable à Herne-West avec un doublé mythique de Shinji Kagawa, le Bayern Munich au Westfalenstadion, Mainz, la révélation du début de saison, Brême, Hambourg : tous les ténors de la Bundesliga passent un à un à la moulinette borusse. Même lorsque l’équipe est un peu plus en difficulté, elle parvient à arracher la victoire, comme lors de ce succès arraché à Köln à la dernière minute. La peur de perdre a cédé la place à une incroyable rage de vaincre : « Aucun d’entre nous n’avait jusque-là remporté de titre significatif, nous avions naturellement faim », explique Mats Hummels. Avant le début de la saison,  Jürgen Klopp avait demandé à ses joueurs de promettre sept engagements : engagement inconditionnel, dévouement passionné, volonté de vaincre en toutes circonstances, capacité à soutenir chacun, capacité à aider, capacité à mettre toutes ses qualités au service de l’équipe et détermination à assumer personnellement ses responsabilités. La recette du succès.

« Cela paraît simple, constate Manni Bender. Mais lorsque nous travaillons tous ensemble et que chacun active ses rouages pour les autres, c’est plus facile et tu cours beaucoup plus volontiers. Ainsi, tu ne perçois plus rien de manière négative. Nous étions si unis ensemble, nous étions si clairs, chacun voulait absolument aider les autres et nous étions un groupe d’amis jurés, ainsi tout devenait facile. » Mats Hummels confirme : « Nous ne nous posions plus de question. Nous savions exactement comment nous voulions jouer. Parce que cela nous donnait du plaisir, presque une dépendance. La phrase classique de Klopp était : « courez comme s’il n’y aura pas de lendemain. » Cela ne nous était pas difficile. » « Nous avions le sentiment d’avoir grandi, corrobore Neven Subotic. Comme équipe et parce beaucoup étaient en route vers les sommets. Cela nous mettait de bonne humeur parce que nous avions l’impression de pouvoir tout balayer. Ou alors si une fois cela ne marchait pas, nous disions : ok, maintenant nous avons appris quelque chose et nous balaierons tout sur notre chemin la prochaine fois. Cela a duré comme cela pendant la première ou la deuxième année et la troisième nous avons vraiment tout balayé. »

La saison se déroule comme dans un rêve, le BVB est irrésistible et Leverkusen, qui nous avait battus en ouverture de saison, est à son tour balayé dans sa BayArena dans le choc au sommet débutant le Rückrunde. Les éliminations précoces en Europa League et en Pokal ont encore libéré des forces et des énergies pour la Bundesliga.  Que du plaisir ! Un seul mot décrit ce que nous avons vécu cette saison : Geil ! Et c’est le mot préféré de Jürgen Klopp : « Geil est le mot qui décrit le mieux mon enthousiasme. Mon discours est important, c’est pourquoi j’ai autant de joueurs parlant allemand : je dois pouvoir les atteindre. Mais je n’utilise pas « geil » parce que je veux paraître jeune ou cool. Il me manque simplement un meilleur terme pour exprimer ce que je trouve incroyablement beau. »

L’équipe est alors mue par une frénésie quasi religieuse, galvanisée par les réactions frénétiques de Jürgen Klopp sur la touche à chaque duel gagné : « Il disait des choses comme « J’ai des frissons dans chaque fibre de mon corps avec ce match », se souvient Sven Bender, mais nous n’avions pas seulement la moitié de frissons pour le prochain match que déjà venait une autre semaine de rêve et un autre match de rêve que cela devenait absolument crédible. Les mots étaient à peine prononcés que nous les avions ressentis. C’était simplement des moments dans lequel tu remarques qu’il t’a embarqué avec toi. Tu l’as vécu comme lui. »

Et c’est tout le peuple jaune et noir qui est pris de frissons avec son entraîneur et son équipe. Dans une joyeuse insouciance, sans prise de tête ni objectifs élevés, juste le plaisir de profiter de l’instant présent. « Celui qui exige des objectifs élevés n’a aucune idée » pensait Jürgen Klopp ; il préférait se contenter de buts réalisables, atteignables, simplement gagner le match suivant. Le manager Fritz Lünschermann complète : « C’était naturellement un avantage que l’équipe était très jeune. Les Jungs qu’il avait été chercher, Mats, Neven et les autres, vibraient comme lui. Ils le suivaient comme les disciples de Jésus. Cela renforce. Cela crée des liens. » Et l’équipe n’était pas seulement unie sur le terrain, comme le décrit Mats Hummels : « Une équipe de grand talent avec des joueurs de classe mondiale prêt à tout donner pour l’équipe. C’était une constellation particulière, qu’il a rendu possible. »

Les victoires s’enchaînent mais personne ne veut encore parler de titre. « Je n’ai zéro virgule zéro intérêt pour le classement, disait Michael Zorc, Celui qui parle de titre ici n’a rien compris. » Hans-Joachim Watzke était dans le même registre : « Parler du titre est irréaliste. Nous ne sommes pas encore assez loin pour pouvoir imposer une telle charge à sept ou huit joueurs qui n’ont même pas encore 23 ans. Ce serait la garantie de défaites. » Car le jeu du BVB reste terriblement exigeant et devient très vite vulnérable dès que le pressing se relâche : « Cela ne fonctionne que si le pressing sur la balle s’exerce, analyse Neven Subotic. Dès qu’il y a moins de pressing sur la construction du jeu adverse, je dois réagir comme défenseur central et m’éloigner de mon joueur. » « Le Gegenpressing est le meilleur meneur de jeu du monde » résumait Jürgen Klopp. L’autre meneur de jeu, c’est Nuri Sahin : « Nous avions Nuri Sahin, il faisait se sentir mieux 90% de l’équipe, loue Neven Subotic. Donne la balle à Nuri, il en fera quelque chose de grand. Mais lorsqu’il enlève son t-shirt, tu penses : ha, cette demi-portion ? Mais tu ne pouvais pas lui prendre le ballon. C’était le cerveau. »

Nuri Sahin éclaboussera de toute sa classe l’Allianz Arena, où le BVB n’avait jamais gagné, lors de la 24ème journée. Uli Hoeness avait exigé avant le match une victoire par au moins deux buts d’écart et affirmé que le Bayern avait de meilleurs joueurs à tous les postes… Et pourtant, les stars bavaroises seront surclassées par le collectif dortmundois, vainqueur 3-1 « Le Bayern était un fétu de paille dans une mer jaune et noire », écrivait la Süddeutsche Zeitung. Dans le bus de retour de l’Allianz Arena, Aki Watzke demande à Susi Zorc : « C’était aujourd’hui la décision ? « Non mais elle se rapproche » « Je me souviens encore exactement à quelles places nous étions assis, raconte Aki. On ne pouvait pas se l’imaginer. Quelques années plus tôt, nous étions encore une souris morte. Et là nous étions en route pour le titre. C’était inconcevable. »

Car, malgré la prudence légendaire de son entraîneur et de ses dirigeants, la BVB était bien en route pour la gloire et rien ni personne n’allait plus pouvoir l’arrêter…

Si tu as manqué le début:

1er décembre : Revolution 09

2 décembre : Une défaite salutaire

3 décembre: Un rendez-vous presque manqué

4 décembre: A la conquête des cœurs

5 décembre: Goldene Zukunft braucht Vergangenheit

6 décembre: Un employé comme les autres

7 décembre: L’apprentissage

8 décembre: Le premier Derby

9 décembre: La désillusion

10 décembre: Les ruelles sombres

11 décembre: L’irrésistible ascension

Adaptation libre de « Ich mag, wenn’s kracht » Jürgen Klopp. Die Biographie. De Raphael Honigstein, éd. Ullstein extra, 2017.

À propos de l'auteur

Julien Mouquin

Un jour, je suis passé devant le Westfalenstadion, j’ai vu de la lumière et j’y suis entré. Depuis, je n’en suis jamais vraiment sorti.

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